Importer le carbone, exporter l’industrie : la stratégie perdante

La Stratégie nationale bas carbone (SNBC) de la France définit la politique du gouvernement français pour réduire nos émissions. Mais, pour permettre de bien préciser cet objectif, elle rappelle une distinction essentielle : entre l’empreinte carbone (l’ensemble des émissions liées à notre consommation) et l’inventaire national (l’ensemble des émissions qui ont lieu sur le territoire national).

Lorsque nous importons nos biens de consommation les émissions correspondantes ont lieu à l’étranger. Pour autant elles sont liées à nos comportements. A l’inverse lorsque nous produisons des biens à l’export les émissions sur notre territoire sont en fait liées à des décisions de consommation ailleurs.

Or l’une des conclusions les plus frappantes de la SNBC est la forte progression de l’empreinte carbone, par rapport à nos émissions strictement nationales (celles qui sont émises sur notre territoire et qui correspondent à des consommations nationales) : en 1995 les émissions « importées » représentaient la moitié des émissions nationales, en 2010 elles étaient équivalentes, en 2015 les émissions importées dépassent d’un tiers les émissions nationales ![1]Autrement dit, alors que nous nous focalisons sur nos propres émissions – celles réalisées sur le territoire français – nous perdons de vue l’enjeu (aussi important voire plus) des émissions réalisées dans d’autres pays, où sont fabriqués les biens que nous consommons.

Comme le propre des émissions de gaz à effet de serre est d’être mondiales (quel que soit leur lieu d’émission elles augmentent leur concentration générale dans l’atmosphère) il n’y a aucun intérêt, pour la France, à « délocaliser » ses émissions. En fait, c’est même le contraire : réduire nos émissions territoriales tout en important de plus en plus de produits « carbonés » (qui ont généré des émissions dans leur pays d’origine) présente beaucoup d’inconvénients.

Si nous ne réussissons à décarboner notre économie que « grâce » à la désindustrialisation qui frappe notre pays il n’y a en réalité aucun bénéfice environnemental. Nous perdons des emplois et de l’activité sans aucune contrepartie, et l’amélioration de nos émissions est en trompe l’œil.

Mais en réalité la situation est souvent encore pire. Car le contenu en carbone des produits importés est généralement très supérieur à celui de produits équivalents s’ils étaient fabriqués en France… Cela est dû à notre cadre réglementaire dans son ensemble, souvent plus exigeant que celui de nos partenaires économiques, et aussi à la spécificité énergétique de la France dont l’énergie, essentiellement d’origine nucléaire, est presque entièrement décarbonée. La SNBC indique ainsi le contenu en carbone pour différentes catégories de produits, selon qu’ils sont produits en France ou à l’étranger : souvent ceux qui sont fabriqués en France comportent moitié moins de carbone et il n’existe aucune catégorie pour laquelle le contenu en carbone des produits importés est moindre !

Cette situation n’est évidemment pas propre à la France et elle concerne tous les grands pays développés, avec leurs sociétés très tournées vers le tertiaire. Elle a aussi pour conséquence que les engagements de plus en plus nombreux de « net zéro », en 2050 voire avant, sont sujets à caution puisqu’ils ne portent que sur les émissions nationales.

Pour y commencer à répondre à cette difficulté, le gouvernement français a pris l’initiative de confier au Haut conseil sur le climat une réflexion sur l’empreinte carbone et les moyens de la réduire. Les conclusions sont attendues en juin 2020.

Ce phénomène par lequel l’augmentation de nos importations se traduit par un accroissement des émissions à l’extérieur de nos frontières a reçu un nom, les « fuites de carbone ». Et de fait les politiques mises en place, notamment au niveau de l’Union européenne, essaient dans une certaine mesure de les éviter : c’est ainsi que le système européen de quotas de carbone, qui est le principal dispositif destiné à limiter les émissions de l’industrie, offre un régime plus favorable aux secteurs « à risque de fuite de carbone » qui ne sont pas (trop) pénalisés par rapport à leurs concurrents étrangers.

A terme, seule la prise en compte des émissions de carbone dans les relations commerciales internationales pourra apporter une solution durable à ce problème. Le projet de « taxe carbone aux frontières », visant à faire peser sur les importations une taxe représentative de leur contenu en carbone, est le plus facile à concevoir… mais probablement très complexe à mettre en œuvre. Des solutions intermédiaires peuvent sans doute s’envisager, par exemple tendant à subordonner la conclusion d’accords commerciaux à des engagements de nos partenaires sur la limitation de nos émissions, comme le président Macron l’a proposé.

Quelle que soit la solution retenue, il est impératif d’en finir avec une tendance qui nous fait perdre sur tous les tableaux puisque nous abandonnons à d’autres notre industrie et nos emplois, tout en supportant les conséquences d’un niveau d’émissions encore plus élevé que si nous avions pu conserver ces productions. Il est temps de réagir.


[1] Stratégie Nationale Bas Carbone 2018 p. 44.

10 mesures pour le climat

Que faire ? C’est évidemment la question-clé : le changement climatique est un sujet si complexe, impliquant tant d’acteurs et de secteurs, qu’il est parfois difficile de distinguer les voies les plus prometteuses et les mesures les plus urgentes. Voici donc une liste de 10 mesures à prendre qui permettraient de lutter significativement contre les émissions de gaz à effet de serre, en France, en Europe et dans le monde.

En France pour commencer nous devrions :

  • Simplifier les aides à la rénovation énergétique.C’est l’un des domaines où les gisements possibles de réduction d’émissions sont les plus importantes, et les plus sous-exploités, malgré l’importance des moyens qui y sont consacrés. Mais ces moyens passent par une multiplicité d’aides peu lisibles (crédit d’impôt pour la transition énergétique, certificats d’économie d’énergie, éco-prêts à taux zéro, aides de l’ANAH…) La solution pourrait être une aide unique, simple, privilégiant les rénovations importantes avec un véritable bénéfice énergétique. Le Premier Ministre Edouard Philippe a d’ailleurs annoncé une réforme dans ce domaine mais on n’en connaît pas encore le détail.
  • Créer une taxe carbone et un chèque carbone.La révolte des « gilets jaunes » a eu raison du projet antérieur d’augmentation de la taxe carbone mais une réforme reste nécessaire. La solution la plus simple pour la rendre acceptable serait d’en affecter le produit à un « chèque carbone » versé à l’ensemble de la population, de manière forfaitaire (ou éventuellement en favorisant les catégories de ménages qui sont par ailleurs les plus pénalisés par la taxe).

Beaucoup des mesures à prendre concernent l’Europe. Voici comment l’Union européenne pourrait agir pour lutter plus efficacement contre le changement climatique :

  • Supprimer le critère de poids dans les objectifs d’émissions des constructeurs automobiles.L’Union européenne a fixé des objectifs relativement ambitieux d’émissions pour les voitures, qui vont obliger les constructeurs à améliorer l’efficacité de leurs véhicules et à vendre davantage de voitures électriques ou hybrides. Mais ces critères sont également basés sur le poids : une voiture plus lourde bénéficie d’un objectif moins rigoureux qu’une voiture légère. Cette situation absurde limite le bénéfice du dispositif puisque les consommateurs ne sont pas incités à acheter des voitures plus petites et moins polluantes.
  • Instaurer un prix plancher du carbone dans les quotas carbone pour l’industrie (système ETS). Les industries européennes doivent acheter des quotas représentatifs de leurs émissions, ce qui les incite à les réduire. Toutefois le prix du carbone correspondant a tendance à fluctuer et peut parfois être relativement bas. Un prix plancher représenterait une incitation plus forte et permettrait aux entreprises de planifier leurs investissements de décarbonation sur des bases plus solides.
  • Prendre davantage en compte les objectifs climatiques dans la politique agricole commune (PAC).La PAC est très complexe mais elle repose, pour l’essentiel, sur deux types d’aide : les aides à la production, qui prédominent (plus une exploitation est importante, plus elle reçoit d’aides), et les aides versées selon des critères environnementaux. Il serait souhaitable d’accroître la part des aides tenant compte des bonnes pratiques agricoles (notamment la limitation des émissions).
  • Instaurer une taxe carbone sur le transport aérien.Aujourd’hui ce secteur échappe à la taxation du carbone alors qu’il s’agit de l’un des plus significatifs en termes d’émissions de gaz à effet de serre. La taxation du kérosène présente des difficultés importantes si elle n’est pas mise en œuvre dans l’ensemble des pays du monde, mais des solutions alternatives peuvent être trouvées, comme une taxe sur les billets tenant compte de la distance parcourue.[1]
  • Préparer l’instauration d’une taxe carbone aux frontières. Il s’agit de l’une des mesures les plus complexes, mais aussi les plus indispensables pour lutter contre les « fuites de carbone » (quand un bien consommé en France est produit à l’étranger, ce qui réduit nos émissions mais au prix d’une augmentation de celle-ci ailleurs). Il conviendrait de mettre en place une politique par étapes, par exemple en commençant par les produits importés à très fort contenu en carbone, et éventuellement en cherchant à définir une région du monde plus large que l’Union européenne qui se doterait d’objectifs communs en matière de climat, la taxe carbone n’intervenant que pour les pays extérieurs à cette zone.

Les trois dernières mesures peuvent concerner différentes régions du monde ou le monde entier, sachant qu’il serait souhaitable que la France ou l’Europe prenne des initiatives dans ces domaines :

  • Planter des arbres. Planter des arbresest l’une des solutions les plus efficaces pour lutter contre le changement climatique, et procure d’autres bénéfices. La France pourrait développer les mesures dans ce domaine (même si notre surface de forêt augmente déjà) et promouvoir une initiative planétaire de reforestation.
  • Décourager le recours au charbon, par les États et les entreprises. Toutes les énergies fossiles contribuent à l’émission de dioxyde de carbone mais la production d’électricité à partir de charbon est la plus nocive, et doit cesser rapidement si nous voulons rester dans un scénario « raisonnable » de réchauffement climatique. Nos autres politiques (comme les aides aux Etats, les relations économiques avec les entreprises…) devraient être subordonnées à la nécessité de décourager par tous les moyens l’exploitation du charbon.
  • Expérimenter les technologies de capture et de stockage de carbone. Celles-ci seront indispensables à terme pour limiter la quantité de carbone dans l’atmosphère, mais leur déploiement est pour l’instant presque insignifiant. Il est indispensable de consacrer des moyens importants à des expérimentations à grande échelle, pour les différentes pistes envisageables, notamment la combustion de biocarburants avec stockage de carbone, et le stockage de carbone par capture directe dans l’atmosphère.

[1]Voir Institut Montaigne, Pour réussir la transition énergétiquep. 57.

Notre planète brûlante

En rassemblant les éléments pour ce blog j’ai rencontré plus d’une centaine de scientifiques. J’ai été impressionné par leur intégrité, leur dévouement, leur passion : si un jour nous arrivons à trouver des réponses à ce défi nous le devrons d’abord à leur engagement et leur idéal de recherche de la vérité. Mais il y a autre chose qui m’a frappé. Pour un grand nombre d’entre eux, il reste un mystère plus profond que toutes les questions encore ouvertes sur les courants océaniques ou le cycle du carbone : comment expliquer, face à une menace identifiée depuis des décennies, une réponse aussi inadéquate ?

Si l’on met de côté la minorité (certes influente) de ceux qui contestent encore la réalité du changement climatique, par aveuglement ou par intérêt, la grande majorité des citoyens acceptent qu’il s’agit d’un danger et qu’il est nécessaire d’agir. Mais ils ne se comportent pas comme s’il s’agissait d’un danger vital. Ils ne le mettent pas en haut de leurs préoccupations, ni lorsqu’ils répondent à des sondages, ni lorsqu’ils expriment leurs attentes avant et pendant les élections.

Si nous ne modifions pas substantiellement nos pratiques, la Terre pourrait atteindre un niveau de réchauffement de 3° ou 4° vers la fin de la vie de nos enfants qui naissent aujourd’hui, voire plus tôt. Et ce que nous dit la science, ce que tous ces chercheurs nous crient en se demandant comment nous n’en tenons pas compte, c’est qu’un monde 3° ou 4° plus chaud est un monde qui serait méconnaissable pour nous, un monde beaucoup moins favorable à la vie que le nôtre.

C’est un monde de températures brûlantes, sur une grande partie du globe. 50% de la surface du globe, regroupant 75% de la population, devient une zone de « danger mortel »dans lequel le nombre de jours par an où la température excède des niveaux qui peuvent être fatals pour une partie de la population (et dans certains cas beaucoup plus que 20 jours, voire toute l’année).[1]Un monde où les tropiques deviennent pratiquement invivables, compte tenu de ces vagues de chaleur et aussi de leur conséquence en termes de sécheresse, de baisse des rendements agricoles, de tension sur les ressources en eau, provoquant probablement des mouvements massifs de population. Au vu des réactions en Europe ou aux États-Unis face à une immigration déjà considérée comme très excessive par certains, que ferons-nous lorsque les migrants venus d’Afrique, en particulier, se présenteront sur nos côtes non pas par centaines de milliers mais par dizaines de millions ?

Les pays les plus pauvres seront indubitablement les plus touchés et ils auront le moins de moyens de s’adapter. On peut considérer que, face à de tels dérèglements, il n’y aura pas d’autre solution que le « chacun pour soi » et la construction de murs (c’est à la mode). Mais aucune solution n’est entièrement efficace contre des femmes et des hommes qui cherchent à échapper à la mort, et la question de notre responsabilité ne pourra pas non plus être évacuée aussi facilement. Les crises actuelles (conflits religieux ou ethniques, déliquescence des États) ont des causes locales qui peuvent éventuellement conduire à discuter de notre devoir de solidarité. Mais le cas du changement climatique est différent : les habitants des pays les plus pauvres sont aussi ceux qui émettent le moins de gaz à effet de serre, et ils sont victimes d’un cataclysme provoqué en grande partie par les émissions historiques des pays industrialisés, liées à un modèle de développement qui nous a servi à merveille mais que, eux, ne pourront pas connaître.

Du reste, le changement climatique sera évidemment loin de ne concerner que les pays en développement. Parmi les « hotspots »climatiques, où se concentrent les plus grands risques, on trouve des régions de tous les grands pays développés. Le Mexique et les plaines du midwest américain, actuel grenier à blé des Etats-Unis, pourraient connaître des sécheresses comparables au dust bowlqui a caractérisé la grande récession des années 30. La Méditerranée sera menacée d’une situation de sécheresse quasi permanente.La canicule de 2003 a montré la vulnérabilité des grandes villes européennes à une température excessive, et pourrait devenir la norme dans la seconde moitié du siècle. Toutes les cités côtières seront touchées par la montée des eaux, et dans certaines zones comme le sud-est des États-Unis, par des inondations et des événements cycloniques rendant quasi impossible le maintien d’un habitat au bord de l’océan.

Ces perspectives rendent la transition écologique nécessaire. Mais il ne faut pas sous-estimer, non plus, l’importance du changement que nous avons à effectuer. Nous devons aujourd’hui apprendre à nous passer d’énergies fossiles, qui ont constitué, pendant l’ère industrielle et jusqu’à aujourd’hui, la base de notre énergie.

Au XIXème siècle, la révolution industrielle a été fondée sur le charbon et l’invention du moteur à vapeur capable de convertir son énergie thermique en énergie mécanique. Le XXème siècle a largement été celui du pétrole, l’extension des sociétés humaines dans les pays industriels, leur occupation de l’espace, étant en grande partie dictées par l’omniprésence de la voiture. Et notre propre époque est, à bien des égards, un âge d’or du gaz naturel. Tout au long de cette période, et encore aujourd’hui dans les pays émergents, la croissance et l’industrialisation passent par les énergies fossiles : le développement, le confort, la richesse proviennent d’une centrale à gaz qui s’allume, d’une voiture qui brûle de l’essence, d’une chaudière à gaz qui procure une chaleur confortable. J’ai choisi pour ce blog le nom de « planète brûlante », non seulement en référence au réchauffement climatique, mais aussi parce que partout où l’homme a installé sa domination sur la nature au cours des siècles passés, sa bannière a été la flamme en haut d’un derrick, dans une centrale à gaz ou dans un moteur à explosion.

En 1990, la part des énergies fossiles dans la production totale d’énergie était de 82%. En 2016, la dernière année disponible[2], cette part était de… 82%.Entre temps, la consommation totale d’énergie a augmenté de plus de 50%, et par conséquent, celle des énergies fossiles également. Il n’y a pas eu, à proprement parler, de transition énergétique.En un quart de siècle, l’opinion a pris conscience de la réalité du changement climatique, le coût des nouvelles énergies renouvelables (solaire et éolien) a considérablement chuté et elles ont été adoptées massivement, et pourtant le monde n’a rien perdu de sa soif inextinguible d’énergies fossiles : elles représentent toujours la part du lion dans notre consommation d’énergie.

Cette simple observation montre l’importance du chemin à parcourir : nous devons complètement changer de modèle, revoir en profondeur nos économies et nos habitudes de consommation. La transition écologique est donc exigeante et ambitieuse. Et pourtant elle est possible, sans sacrifier nos perspectives de croissance, et elle apportera même des bénéfices considérables (fin de notre dépendance énergétique envers d’autres pays, nouvelles activités et nouveaux emplois, et, au-delà même de la lutte contre le changement climatique, autres bénéfices environnementaux comme la diminution de la pollution de l’air), comme je l’ai évoqué ici.

La transition est indispensable, elle est à notre portée, mais elle demande un engagement immédiat. Et pourtant, nous sommes très en-deçà des efforts qui seraient nécessaires. Pourquoi ?

Il peut être utile de rechercher une analogie dans une situation imaginaire à laquelle nous pourrions être confrontés. Si j’ai construit une maison (imaginons même une villa avec piscine) à côté d’un volcan et si quelqu’un vient me dire que ce volcan entrera en éruption demain et détruira la maison (et moi avec), il est probable que je préfèrerai monter dans ma voiture et me mettre à l’abri, en renonçant à ma villa. Bien sûr si je reste au bord de la piscine à siroter mon daïquiri, je vais profiter d’une journée supplémentaire, je serai mieux que dans ma voiture, mais ensuite j’en paierai le prix.

Dans une telle situation, la plupart d’entre nous ferions le choix de la sécurité. Mais la population mondiale, confrontée au défi du changement climatique, préfère continue à utiliser les énergies fossiles un peu plus longtemps (ou beaucoup plus longtemps), même si elle se condamne à des conséquences catastrophiques. L’une des difficultés est évidemment que ce choix est collectif : peut-être que chacun d’entre nous serait prêt à se mettre à l’abri, mais que nous n’acceptons pas de consentir à beaucoup d’efforts en sachant qu’ils ne serviront à rien si les autres pays n’en font pas autant. Et il y a beaucoup d’autres raisons pour lesquelles le changement climatique ne provoque pas la réaction rationnelle, qui serait bien sûr de supprimer rapidement nos émissions de gaz à effet de serre : le danger n’est pas directement perceptible, il est différé dans le temps, il impose des changements profonds, il n’a pas de responsable clairement identifié (ou alors nous sommes tous responsables)… Alors que les menaces qui suscitent les réactions les plus immédiates sont celles qui ont précisément les caractéristiques inverses : lorsque nous sommes confrontés à un danger grave et imminent, en particulier lié à une agression de la part d’un individu ou d’un groupe d’individu, la mobilisation est immédiate.[3]

Et donc nous en venons à la question centrale, qui me paraît la question la plus importante du XXIème siècle : est-ce que nous sommes capables de faire, collectivement, le choix rationnel, celui de modifier nos comportements, ou est-ce que nous allons choisir une forme de suicide collectif, en rendant notre propre planète inhabitable, faute d’avoir su nous adapter ?

Je n’ai pas la réponse à cette question. Certaines des observations qui précèdent pourraient me porter au pessimisme. Pour autant, mon expérience de maire m’a appris une chose : lorsque j’ai rencontré des citoyens pour parler de leurs problèmes et de leurs attentes, j’ai toujours été frappé par le fait que leur plus profonde aspiration était que leurs enfants vivent mieux ou au moins aussi bien qu’eux, qu’ils ne soient pas touchés par les mêmes difficultés (chômage, stagnation de revenus), qu’ils disposent de meilleures perspectives.

A un moment donné, il apparaîtra de manière incontestable – car c’est la vérité et elle est plus évidente chaque jour – que la plus grande menace sur la capacité de la prochaine génération à profiter des mêmes opportunités que nous, est liée au changement climatique. Lorsque cette prise de conscience aura eu lieu, lorsque le débat sera posé en ces termes, alors le changement ne sera pas seulement possible, il sera inéluctable, et ceux qui s’y opposeront seront balayés.

L’objectif de ce blog est, modestement, d’y contribuer. J’y crois. Je sais que cela arrivera et que ce n’est qu’une question de temps. Malheureusement, le temps, nous n’en avons plus beaucoup.


[1]« Global risk of deadly heat », Camilo Mora et al.Nature Climate Change, 2017.

[2]Données de l’Agence Internationale de l’Energie.

[3]Pour une explication détaillée des raisons pour lesquelles il est difficile de mobiliser les populations par rapport au changement climatique voir Don’t Even Think About It: Why Our Brains Are Wired to Ignore Climate Change, George Marshall, 2014.

Peut-on être de droite et écologiste ?

De toute évidence, le changement climatique n’est ni de gauche ni de droite.La science de la Terre est la même pour tous. L’objectif de laisser à nos enfants une planète habitable n’est pas réservé à une partie de l’hémicycle.

Et de fait, la réalité en France est qu’il y a eu une relative continuité entre les gouvernements. Le « facteur 4 » (la nécessité de diviser par 4 nos émissions d’ici 2050) a été affirmée par Jean-Pierre Raffarin en 2003 et confirmée par tous les gouvernements depuis (jusqu’à ce que Nicolas Hulot affiche une ambition plus forte avec la neutralité carbone en 2050). Le Grenelle de l’environnement engagé par Nicolas Sarkozy et François Fillon, et porté par Jean-Louis Borloo, s’inscrivait dans cette perspective (même s’il a pu être critiqué comme insuffisant notamment en raison de l’abandon d’une taxe carbone).

Pourtant, l’écologie politique semble ancrée à gauche du spectre des partis. De ce fait, des objectifs a priori non partisans (réduire nos gaz à effet de serre, préserver nos espaces naturels) sont souvent présentés aujourd’hui comme impliquant nécessairement une politique de limitation de la croissance (ou de décroissance), de réglementation des grandes entreprises ou de la finance, de dépenses publiques et donc de prélèvements publics supplémentaires (par exemple à travers une taxe carbone qui finance des dépenses de transition), autant de mesures généralement associées à des politiques de gauche.

Pour beaucoup de responsables de gauche, on ne réussira pas la transition bas carbone sans « changer la société » : lutter contre le changement climatique devient ainsi un véritable projet politique global, parfois extrêmement radical, et permettant alors (au choix, ou ensemble) d’en finir avec les multinationales, les marchés, les riches, le capitalisme ou encore les États…Sans vouloir remettre en cause la sincérité de telles positions, elles peuvent parfois donner l’impression que l’écologie devient alors un moyen (utiliser l’argument de la transition nécessaire pour des changements plus profonds) plutôt qu’une fin (rechercher les voies les plus efficaces, donc de préférence les plus simples et les moins coûteuses, pour évoluer vers une société bas carbone).

La droite quant à elle est souvent soupçonnée d’être peu sincère et peu enthousiaste dans son engagement écologique :parce qu’elle refuse les taxations, les réglementations, les freins à la croissance que peuvent éventuellement exiger la transition. Il n’est pas exclu d’ailleurs que la droite se détourne de l’écologie en partie parce qu’elle paraît être confisquée par la gauche, et associée à des thématiques qui peuvent servir de repoussoir : la décroissance, le refus du progrès, la fin de la liberté individuelle.

Aux États-Unis en particulier, où l’approche du changement climatique est extrêmement polarisée (les Démocrates veulent agir, les Républicains le refusent et souvent contestent même l’importance ou la réalité du réchauffement climatique), on peut considérer que l’engagement de l’ancien Vice-Président Al Gore a contribué à figer les lignes en faisant de la lutte contre le changement climatique une cause démocrate.

En France, la situation est différente : peu de gens remettent véritablement en question la nécessité de réduire les émissions de gaz à effet de serre. La question concerne, comme toujours, la recherche d’un équilibre : comment concilier cette volonté avec d’autres objectifs de politique publique. Si l’on peut adresser un reproche à la droite française, ce n’est certes pas de méconnaître les objectifs environnementaux mais plutôt d’être parfois tentée de considérer qu’ils doivent céder le pas à la plupart des autres objectifs.Une taxe carbone serait utile mais elle nuirait au pouvoir d’achat donc on ne peut la retenir. Mieux isoler les bâtiments, passer à la voiture électrique sont des objectifs souhaitables à condition de n’impliquer aucune contrainte et aucun coût supplémentaire pour les Français. Certes il faut manger moins de viande à l’échelle de la planète mais il serait choquant qu’un gouvernement intervienne dans un domaine aussi sensible, et personnel, que l’alimentation, et ainsi de suite… Il s’agit donc plus de définir les lignes rouges à ne pas franchir, qu’une véritable ambition écologique. Un peu à la manière de Nicolas Sarkozy, qui s’est engagé beaucoup plus qu’on ne le dit parfois notamment au moment du Grenelle, mais qui a aussi déclaré en 2010 au salon de l’agriculture, « l’environnement, ça commence à bien faire » pour justifier une approche plus accommodante de ce secteur. 

Je suis moi-même élu Les Républicains, j’ai été membre du RPR et de l’UMP depuis sa fondation, et la question de marier la droite et l’écologie me paraît essentielle. C’est d’ailleurs l’un des objectifs de ce blog, qui est même un double objectif : imaginer une politique de lutte contre le changement climatique qui soit conforme aux valeurs de la droite, et rendre la droite plus sensible à l’exigence et à l’urgence de la transition.

Je ne vais pas ici détailler ce que sont, ou ce que devraient être, les valeurs de la droite (il faudrait un autre blog pour cela !) mais, pour s’en tenir au champ économique, je suis persuadé qu’il est possible de concevoir une politique écologique fondée sur la croissance et l’innovation, et plus fondamentalement sur le libéralisme et le progrès.

La transition écologique est compatible avec la croissance, en premier lieu, parce que cette transition est en réalité un déplacement : il faut remplacer certains secteurs (les énergies fossiles, les industries polluantes) par d’autres (les énergies renouvelables, les industries vertes). Il s’agit donc avant tout de développer de nouvelles activités et de nouveaux emplois. Sur un point au moins, cette évolution sera d’ailleurs incontestablement favorable à notre économie : en réduisant, à terme jusqu’à zéro, nos importants d’énergies fossiles, nous améliorerons significativement notre balance commerciale, la balance énergétique étant du même ordre de grandeur que notre balance des biens et des services[1] (autrement dit, en supprimant la facture énergétique, nous serions à l’équilibre pour l’ensemble de nos échanges de biens et de services). Nous mettrons également fin à une menace permanente sur la stabilité de l’économie (l’impact des « chocs pétroliers », même s’il est moindre aujourd’hui, reste une préoccupation). Bien sûr cela ne nous apportera qu’une satisfaction relative si la balance énergétique est demain dominée par des panneaux photovoltaïques et des batteries chinoises, et des éoliennes allemandes : d’où l’importance de développer les filières industrielles associées à ces secteurs d’avenir, et pour cela de favoriser la recherche et l’innovation, à travers des programmes tels que les plans d’investissement d’avenir en France.

A tous ces titres, on peut considérer qu’il s’agit d’une stratégie relativement consensuelle. La difficulté vient des moyens (et des contraintes) pour assurer la transition : jusqu’à quel point le gouvernement doit-il introduire des impôts et des normes pour obliger les Français à changer leurs comportements ? Car il n’y aura pas de transition sans contrainte et, si l’on considère le caractère radical des changements qui seraient nécessaires pour certains objectifs affichés (limiter à 1,5°C le réchauffement de la planète par exemple), on peut même imaginer que seul un État extrêmement autoritaire pourrait y parvenir.

C’est là que, de mon point de vue, une approche libérale de la question du changement climatique, non seulement n’est pas un oxymore comme certains le prétendent, mais peut donner les meilleurs résultats.

Plutôt qu’une norme absolue (interdire les voitures à essence, ou les chaudières au fioul), jouer sur les prix, à travers une taxe carbone par exemple, permet d’adapter les comportements progressivement et en permettant les choix individuels. Bien sûr, comme je l’ai expliqué dans cet article, il ne faut pas qu’il s’agisse d’un prétexte déguisé pour accroître le niveau des recettes et des dépenses : et je suis persuadé qu’une taxation écologique ne pourra être acceptée, en France, que de la part d’un gouvernement ayant également un engagement très fort de réduction globale des prélèvements obligatoires.

Dans d’autres domaines, notamment le bâtiment, il faut un dispositif simple, lisible, prévisible, permettant aux Français de faire leurs choix en connaissance de cause mais avec des incitations suffisamment fortes pour assurer la réalité de la transition dans la durée. Pour l’instant nous n’y sommes pas.

Faut-il empêcher les Français de consommer de la viande ? Évidemment pas. Mais puisque nous savons qu’à terme nous devrons évoluer vers un régime comportant moins de viande, qui sera aussi meilleur pour la santé, nous avons beaucoup de moyens pour faire progressivement évoluer l’information, les menus dans les collectivités publiques, et même les prix.

Et enfin le changement climatique occupe à présent une place essentielle au sein de notre diplomatie. La France, et l’Europe, doivent mener une politique de puissance dans ce domaine : pourquoi accepter des efforts de maîtrise de nos émissions de gaz à effet de serre, si c’est pour importer plus de la part de pays qui n’ont pas les mêmes contraintes que nous ? Les États-Unis nous imposent des politiques extra-territoriales (de manière souvent arbitraire), en sanctionnant l’Iran par exemple, pourquoi ne pas utiliser tous les instruments à notre disposition pour faire partager nos normes (ce qui serait parfaitement justifié au regard de la dimension internationale de l’enjeu) ?

A travers ces différents domaines, on voit se dessiner une approche de l’écologie qui soit compatible avec les préoccupations traditionnelles de la droite, et, à dire vrai, avec les attentes d’une majorité de la population : ne pas renoncer à la croissance économique, faire le pari de la technologie et des filières d’excellence (nucléaire, bois, hydraulique, véhicule du futur, hydrogène…), ne pas perdre de vue nos autres objectifs de politique économique (balance commerciale, compétitivité, emploi), réorienter nos dépenses publiques plutôt que les augmenter afin de ne pas alourdir la pression fiscale, s’appuyer sur la science et non l’idéologie ou encore moins la peur, préserver nos traditions en admettant que parfois le bon sens, la simplicité, le « low tech » peuvent être les meilleures solutions (circuits courts, économie circulaire plutôt que solutions complexes impliquant des échanges avec l’autre bout du monde).

Au-delà des approches partisanes, une chose est sûre : nous ne réussirons pas la transition à travers un discours d’empêchement et de renoncement (nous devons nous priver de tout), et les efforts ou les changements de comportements – qui sont indispensables – doivent s’appuyer sur un chemin vers un futur souhaitable : avec des champions nationaux dans des domaines comme le transport, l’énergie propre, et l’agriculture bien sûr, garantissant l’excellence technologique et le maintien des emplois et de l’activité sur notre territoire. Le tout au service d’une vie plus agréable : les voitures électriques demandent moins d’entretien et coûtent moins cher en carburant, les habitations bien isolées sont aussi plus confortables, la fin des énergies fossiles c’est la fin de beaucoup de pollution, et un régime plus sain (moins de viande, de salé, de sucré, plus de légumes) ne ferait pas de mal à la plupart d’entre nous.

Ce futur n’est pas de droite ou de gauche. Il est désirable, tout simplement. Mais ma famille politique – puisque je parle d’elle dans cet article – doit l’embrasser pour ne pas être du mauvais côté de l’histoire, sur la question politique la plus importante pour notre avenir.


[1]« Commerce extérieur de la France – Résultats 2017 », DG Trésor, 8 février 2018.

Le changement climatique, une question d’horizon

Lutter contre le changement climatique est difficile, pour beaucoup de raisons : la dispersion des sources d’émissions (des millions d’industries, des milliards d’individus, dans tous les pays du monde), leur caractère peu perceptible, l’absence de solution évidente ou facile. Mais en réalité la plus grande difficulté est celle de l’horizon : l’horizon de notre action, l’horizon des conséquences de notre action, et l’horizon des changements climatiques à venir.

Le principal gaz à effet de serre issu de l’activité humaine est le dioxyde de carbone et cette pollution – car c’en est une – est différente de la plupart des pollutions auxquelles nous sommes habitués, parce que le carbone ne disparaît pas naturellement. Les pollutions de l’air (les particules fines par exemple, qui entraînent des milliers de morts par an) ou de l’eau sont généralement à durée de vie limitée : si on arrête la pollution, elles sont évacuées au bout de quelques mois ou quelques années et ne représentent plus un risque pour la santé.

Le dioxyde de carbone que nous rejetons dans l’atmosphère a quant à lui une durée de vie beaucoup plus longue, de l’ordre de plusieurs siècles ou plusieurs millénaires.En fait, ce carbone qui a été libéré va contribuer à ce qu’on appelle le « cycle du carbone » : si l’on considère une particule de carbone donnée, elle va sans doute voyager (elle pourra être absorbée par une plante, puis relâchée lorsque cette plante meurt et se décompose, par exemple) mais elle ne sera définitivement retirée du cycle que lorsqu’elle aura été stockée durablement… comme le sont les énergies fossiles aujourd’hui (elles-mêmes le produit de plantes comprimées dans le sous-sol pendant des centaines de millions d’années).

Par ailleurs, l’une des caractéristiques du réchauffement climatique est que tous les modèles aboutissent à un résultat relativement simple – même s’il s’agit d’un processus très complexe : in fine, la température de la planète dépend directement de la quantité totale de gaz à effet de serre (et donc en particulier de dioxyde de carbone) dans l’atmosphère. Pour l’instant, les émissions continuent à augmenter et l’objectif est évidemment de les réduire. Mais cela ne suffira pas, et même les diviser par 2 ou 3 (ce qui sera très difficile) ne sera pas suffisant pour que le réchauffement cesse. Pour cela, il faut parvenir à zéro émissions nettes, d’où les engagements qui portent aujourd’hui sur la « neutralité carbone » (ne pas émettre plus de carbone que ce que la planète est capable d’absorber).

En réunissant ces deux observations, on comprend la spécificité de cette pollution. Nos actions n’influent pas seulement sur les prochaines années ou les prochaines décennies. Chaque tonne de dioxyde de carbone que nous rejetons va contribuer, pendant des siècles, à une augmentation de la concentration de ce gaz dans l’atmosphère. Chaque litre de pétrole que nous brûlons pour une satisfaction passagère (un trajet en voiture par exemple) contribuera à une élévation de température que l’on peut considérer comme permanente puisqu’elle frappera des dizaines de générations après nous.[1]

Une autre spécificité du réchauffement climatique est que 90% de la chaleur générée par les gaz à effet de serre est en fait absorbée par les océans. L’océan est véritablement le radiateur de la planète : c’est lui que nous chauffons, et ensuite c’est lui qui régule la température en diffusant progressivement cette chaleur. C’est notamment cela qui explique l’inertie de la température de la planète. Même si nous arrêtions toutes nos émissions demain matin (ce qui est peu probable…) la planète se réchaufferait de presque 0,5° avant de parvenir à un équilibre. De plus, à des niveaux de température supérieurs, il est vraisemblable que d’autres mécanismes accroîtront le réchauffement du fait de la réaction du « système Terre », même après la fin des émissions.

Ainsi, nous générons des émissions, elles s’accumulent dans l’atmosphère, qui se réchauffe progressivement et avec retard. Notre consommation d’énergies fossiles aujourd’hui prépare des conséquences qui se révèleront progressivement, et qui dureront presque indéfiniment.

L’échelle de temps est donc, au minimum, de décennies. Lorsque l’on regarde les impacts (sur la chaleur ou les précipitations par exemple), on constate que l’évolution de nos émissions, selon que nous continuons comme aujourd’hui ou au contraire que nous les réduisons rapidement, a une influence modérée sur l’évolution du climat d’ici la moitié du siècle environ : d’une certaine manière, les conséquences à cet horizon découlent pour l’essentiel de nos émissions passées et sont déjà déterminées en grande partie. Mais pour la seconde moitié du siècle, les différences sont considérables entre les états de la Terre dans des scénarios à faibles ou fortes émissions.

Dans certains cas, c’est en siècles qu’il faut raisonner. L’une des manifestations importantes du changement climatique est la montée des eaux. Par le passé celle-ci était principalement due à l’expansion thermique des océans : l’eau plus chaude prend plus de place (la plupart des corps occupent plus de place lorsqu’ils se réchauffent : ce phénomène, appelé dilatation thermique, est bien connu en physique même s’il est imperceptible). Mais, dorénavant, un autre phénomène a un impact beaucoup plus important : la fonte des grandes couches de glace qui se trouvent au Groenland et en Antarctique. Celle-ci a commencé mais il s’agit d’une évolution lente qui prendra des siècles. Par conséquent, nos actions d’aujourd’hui vont lancer un processus progressif de fonte massive, progressif, mais sans doute irréversible – pour le Groenland comme pour l’Antarctique et en particulier l’Antarctique de l’ouest, au-delà d’une certaine température (que nous ne connaissons pas précisément mais qui n’est sans doute pas très éloignée) celle-ci ira nécessairement à son terme.

Or l’hypothèse haute de montée des eaux d’ici 2100 était jusqu’à il y a quelques années de 1 mètre, ce qui aura des conséquences majeures pour les villes côtières. Mais la fonte intégrale du Groenland, qui pourrait intervenir à des échelles de temps beaucoup plus longues (des siècles ou des millénaires), représenterait une montée des eaux de 7 mètres. En y ajoutant la totalité de l’Antarctique de l’ouest on pourrait atteindre 10 mètres environ. Et nous sommes, peut-être, en passe de franchir les seuils au-delà desquels ces élévations seront forcémentatteintes.

Ce sont ces horizons emboîtés qui caractérisent le changement climatique, et qui en font un défi particulier. Nous avons du mal à percevoir un danger qui, pour l’essentiel, se matérialisera dans des décennies voire des siècles (même si bien sûr il y a dès aujourd’hui des conséquences très visibles du changement climatique). Et il est difficile d’exiger des efforts aujourd’hui pour des objectifs lointains, comme en témoigne l’un des slogans des « gilets jaunes » : « on nous parle de fin du monde mais on n’arrive pas à assurer nos fins de mois ».

Même les projections liées au rapport coûts-bénéfices de la transition sont, de ce fait, sujets à une grande marge d’interprétation. En général les projections à long terme incluent un taux d’actualisation (un euro dans 50 ans « vaut » moins qu’un euro maintenant) et, avec un taux d’actualisation élevé, on peut arriver à la conclusion que des efforts trop importants aujourd’hui ne seraient pas « rentables » car procurant des bénéfices trop lointains. Mais cela revient aussi, d’une certaine manière, à considérer que les vies de nos enfants ou de nos petits enfants « valent » moins que les nôtres, ce qui est pour le moins contestable. Si l’on adopte une approche différente en tenant davantage compte des besoins des générations futures alors il n’y a pas de doute que le coût du changement, pour réduire nos émissions, est très inférieur au coût du changement climatique lui-même, si nous continuons comme aujourd’hui.[2]

C’est la question centrale du changement climatique, et sans doute de notre époque. Notre responsabilité envers les générations futures, c’est certainement de leur laisser une planète qui reste fondamentalement favorable à la vie. C’est pour cela qu’il faut réduire nos émissions.


[1]Bien sûr ceci n’est pas exactement vrai si l’on considère la possibilité de retirer du dioxyde de carbone de l’atmosphère et de le stocker (capture et stockage du carbone) mais celle-ci se heurte à des difficultés économiques et techniques importantes : voir la description de la géo-ingénierie dans la FAQ.

[2]Pour une discussion sur ce point, voir « The moral assumptions embedded in economic models of climate change »The Economist, 6 décembre 2018.

La transition écologique, le plus grand défi politique de notre époque

Au moment même où les délégués de tous les pays se réunissaient à Katowice pour débattre de la mobilisation en faveur du climat, la France s’est embrasée sous la pression des « gilets jaunes » réclamant (entre autres) la suppression de la taxe carbone qui frappe les carburants.

En apparence, le paradoxe est total. D’un côté, l’action des gouvernements est très insuffisante pour éviter un réchauffement catastrophique de la planète, et les citoyens en prennent désormais conscience. Mais de l’autre, la taxe carbone, l’un des principaux instruments de lutte contre le changement climatique, fait l’objet d’un rejet massif de la part d’un mouvement plébiscité par l’opinion publique.

Clairement, ce qui domine, c’est l’incompréhension. Le gouvernement est manifestement déboussolé face à ces manifestants. De leur côté, les Français ne comprennent pas la logique des efforts qui leur sont demandés. On parle beaucoup de climat, mais nous sommes manifestement encore loin d’un consensus national sur la transition : pourquoi elle est nécessaire, quelle forme elle doit prendre, qu’est-ce qu’une transition juste, quels seront ses coûts et ses bénéfices.

Il est habituel de dire qu’agir pour le climat est urgent et c’est vrai. Mais il est encore plus urgent d’entraîner le pays dans une approche partagée, mobilisatrice, équilibrée, car sinon la transition n’aura pas lieu.

Le point de départ ce débat, c’est la science(comme je le rappelle dans ma foire aux questions) : le changement climatique est une réalité, il aura un impact majeur sur nos vies, et par conséquent limiter les émissions de gaz à effet de serre doit devenir une priorité pour tous les responsables publics.

Bien entendu, la France, responsable d’environ 1% des émissions, ne pourra résoudre toute seule le problème… mais elle a sa part de responsabilité, et un devoir d’exemplarité. Les mesures que nous prenons au plan national sont nécessaires en elles-mêmes mais aussi, dans une certaine mesure, parce que c’est d’elles que dépend notre capacité d’entraînement et de leadership dans le monde (essentiellement à travers l’Union européenne).

Que ce soit au plan national ou mondial, la transition nécessaire représente une transformation profonde de l’économie. Fondamentalement, la transition ne consiste pas à additionner ou à retrancher mais à déplacer : une économie décarbonée ne sera pas beaucoup plus grande (ou petite) mais elle sera très différente car les énergies fossiles auront été remplacées par des énergies renouvelables, les moteurs à explosion par des véhicules électriques, etc. De même, il existe suffisamment d’épargne dans le monde pour financer la transition (et même bien plus)mais à condition de la réorienter : il ne faut pas beaucoup plus d’investissement mais il faut des investissements dans les énergies propres plutôt que dans les énergies fossiles, dans l’industrie verte plutôt que l’industrie traditionnelle. Cela signifie qu’il y aura des gagnants et des perdants (certains secteurs vont se développer et d’autres disparaître) et c’est pourquoi l’accompagnement de la transition pour qu’elle soit juste et acceptable est un enjeu majeur.

La transition aura un coût, au moins à court terme, c’est inévitable pour un changement aussi profond, surtout s’il est rapide. Mais la transition aura aussi des bénéfices, au-delà même de l’immense avantage procuré par le fait d’éviter les dérèglements climatiques les plus graves : un monde décarboné sera aussi un monde moins pollué, dans lequel la France ne sera plus dépendante des importations de pétrole et de gaz.Et les technologies nouvelles qui permettront la transition vont voir leur coût baisser et leurs performances s’accroître au fur et à mesure qu’elles se développent.

Parce que la transition écologique est bien un enjeu politique, elle est indissociable des autres grands débats politiques – et elle est envisagée différemment en fonction des présupposés idéologiques de chacun, ce qui est naturel. Néanmoins je crois que ceux qui voudraient s’appuyer sur l’exigence de la transition pour remettre en cause (au choix) la croissance, le libéralisme, l’économie de marché, ou encore les échanges internationaux se trompent.

Il n’y a pas aucune raison de choisir entre croissance et respect de l’environnement.D’abord parce que la croissance d’aujourd’hui n’est pas celle d’hier : tirée par le numérique, les services, elle n’est pas particulièrement gourmande en énergie (au moins dans les pays développés). Ensuite et surtout parce que la transition reposera sur des innovations, des nouveaux métiers et de nouvelles activités. Il ne s’agit pas d’avoir moins de croissance mais une croissance plus verte.

Et la transition est également compatible avec le libéralisme et l’économie de marché, à condition de s’entendre sur les termes. Le libéralisme est fondé sur un principe de liberté économique et individuelle mais il n’y a pas de libéralisme sans règles.Les entreprises ne sont par nature ni vertueuses ni malfaisantes, mais elles sont capables de s’adapter à condition de recevoir des pouvoirs publics un cadre transparent, dans lequel les conséquences de leurs actes sur l’environnement soient clairement pris en compte, en particulier via un prix du carbone (c’est-à-dire les obliger, d’une manière ou d’une autre, à tenir compte du coût pour la société de la pollution au dioxyde de carbone, comme des autres pollutions).

Et enfin, la transition sera incertaine… Pour imaginer un monde décarboné et la trajectoire qui pourrait nous y conduire, il est nécessaire de se donner un horizon relativement lointain, certainement dans la deuxième moitié du siècle. D’ici là, des changements technologiques et sociétaux auront profondément modifié les conditions de la transition. Certaines questions fondamentales sont vivement débattues Comment adapter les systèmes électriques au caractère intermittent des nouvelles énergies renouvelables et quelle est leur pénétration maximum ? Faut-il réduire le plus rapidement possible toutes les énergies fossiles ou au contraire utiliser certaines d’entre elles (le gaz notamment) comme énergie de transition pendant encore relativement longtemps ? Quelle doit être la part du nucléaire ? L’hydrogène est-il appelé à jouer un rôle important ? Est-ce qu’il vaut mieux faire tout de suite, et massivement, le pari de la voiture électrique, ou privilégier des moteurs thermiques plus efficaces ? 

Nous n’avons pas de réponses certaines à ces questions, et pourtant si nous attendons d’y voir plus clair il sera trop tard.Il faut donc définir les conditions de la transition, sans figer a priori le point d’arrivée, mais en élaborant une stratégie résiliente, adaptative, qui privilégie les mesures dont nous sommes savons qu’elles sont nécessaires. D’ailleurs – et nonobstant l’importance de l’innovation et des nouvelles technologies – cela passe souvent par le choix de solutions robustes, les plus simples et les plus faciles à diffuser largement… au moins dans un premier temps.

Tous ces choix sont fondamentalement des choix politiques. Communiquer les enjeux, fixer une trajectoire, encourager l’innovation, donner aux marchés des signaux crédibles dans la durée, assurer la redistribution et l’équité… et le tout à l’échelle mondiale et dans les délais brefs qui nous restent pour éviter un réchauffement catastrophique de la planète : ce défi est, de loin, le plus complexe et le plus exigeant adressé aux dirigeants politiques mondiaux.