Pas de vent, pas de soleil : on fait comment ?

Pour réduire (et un jour supprimer) notre dépendance aux énergies fossiles, l’une des voies les plus prometteuses est celle des énergies renouvelables et principalement deux d’entre elles : l’énergie solaire et l’énergie éolienne (qui exploite le vent).

La bonne nouvelle, c’est que le prix de ces énergies a chuté spectaculairement au cours des dernières années, au point que, dans certains pays du monde, des centrales solaires ou éoliennes sont désormais compétitives avec des centrales à charbon.

La moins bonne nouvelle, c’est qu’il n’y a pas toujours du soleil et du vent…et que cela pose un défi particulier aux systèmes électriques. Tout dépend de la part de ces énergies intermittentes dans le système électrique. Jusqu’à un certain seuil (qui est difficile à apprécier mais que nous ne devrions pas atteindre avant une dizaine d’années au moins), il n’y a pas de réelle difficulté et les systèmes peuvent s’adapter pour fournir de l’énergie en continu. Au-delà, la question commence à se poser de savoir comment on peut garder la lumière allumée dans les périodes sans soleil et sans vent. Cette question est cruciale pour aller vers un système énergétique décarboné et, d’une certaine manière, c’est la plus complexe que nous ayons à résoudre pour concevoir des systèmes robustes pour dans 20, 30 ou 50 ans.

Jusqu’à quel point est-ce déjà un sujet ? Certains pays comme le Royaume-Uni et l’Allemagne sont proches de la barre des 20%[1] : pour l’Allemagne des tensions apparaissent déjà dans le système électrique, qui se manifestent par des besoins en infrastructures (lignes haute tension) notamment. D’autres pays comme le Danemark sont beaucoup plus haut, à près de 50% : comme le Danemark est un petit pays il bénéficie de la flexibilité qu’apporte son intégration au système européen (lorsqu’il n’y a pas de vent pour ses éoliennes, il peut importer de l’électricité d’autres pays) mais ce qui fonctionne pour le Danemark ne serait sans doute pas viable pour l’ensemble de l’Union européenne, en tout cas pour l’instant. Une autre mesure des difficultés déjà constatées est l’effacement de la production d’énergie renouvelable : en Chine, 12% de l’énergie éolienne et 6% de l’énergie solaire potentiellement disponibles en 2017 ont été perdues car le système n’était pas en mesure de l’absorber.

Pour répondre à cette difficulté, il faut introduire de la flexibilité dans le système électrique et pour cela il y a quatre méthodes : avoir des sources d’énergie disponibles à la demande, prévoir du stockage, améliorer les interconnexions entre systèmes électriques et moduler la demande d’énergie.

Aujourd’hui la principale source de flexibilité est, de loin, les centrales thermiques, en particulier au gaz :il suffit d’alimenter la centrale lorsqu’il n’y a plus de vent ou de soleil. Ce système fonctionne très bien, son principal défaut c’est qu’il repose sur des énergies fossiles donc ce n’est pas une solution pour aller vers un système décarboné ! Économiquement, il n’est pas non plus sans susciter des interrogations en raison d’une contradiction : plus il y a d’énergies renouvelables, moins les centrales à gaz (par exemple) sont rentables puisqu’elles ne tournent qu’une partie de l’année ; mais plus elles sont nécessaires pour pallier la défaillance éventuelle des énergies intermittentes. Du coup, comment les financer ?

L’autre source importante de flexibilité dans l’offre d’énergie provient des centrales hydrauliques. Il est possible d’en ajuster le débit et certains centrales, appelées stations de transfert d’énergie par pompage (STEP), peuvent même stocker de l’énergie en transférant de l’eau dans un bassin supérieur, puis la restituer en faisant redescendre l’eau. Il s’agit d’une certaine manière de la solution idéale mais le nombre de sites est contraint par la géographie.

Les interconnexions sont fondamentales pour améliorer le fonctionnement du système électrique :en Europe par exemple les interconnexions entre pays jouent un grand rôle pour créer un marché unifié de l’électricité dans lequel une insuffisance de production dans un pays n’est pas problématique, du moment qu’un autre pays voisin dispose au même moment d’une source disponible. Globalement, plus on considère un marché large (l’Europe plutôt que la France seule), plus il y a de chance que la défaillance d’une zone soit compensée par une offre excédentaire dans une autre. Cela ne résoudra sans doute pas entièrement le problème car il peut y avoir des jours en hiver où il fait très froid (d’où une demande forte d’électricité pour la chaleur), où il n’y a pas de soleil (c’est fréquent en hiver !) et où le vent ne souffle pas dans une grande partie de l’Europe (cela peut arriver car les gisements de vent les plus importants, en Europe du nord, ne sont pas totalement indépendants).

La modulation de la demande, enfin, consiste à proposer à certains utilisateurs de réduire leur consommation au moment où il y a moins d’électricité disponible. Cela peut faire l’objet d’une rémunération spécifique (ce système existe pour certains industriels gros consommateurs qui acceptent de diminuer leur consommation, parfois avec un délai de quelques secondes, à des moments de tension) ou bien résulter d’une tarification (c’est le principe des heures pleines et creuses). La modulation de la demande ne représente que 1% de la flexibilité actuelle du système mais le potentiel est très supérieur.C’est vrai dans l’industrie mais aussi dans le commerce ou chez les particuliers. On pourrait imaginer, demain, que « l’internet des objets » se traduise par des bâtiments entièrement connectés dans lesquels la modulation de la consommation en fonction de la période de la journée se fasse de manière automatique (à titre d’exemple, un réfrigérateur peut cesser de fonctionner pendant une ou deux heures sans conséquence sur la conservation des aliments).

Quel que soit le potentiel de ces différentes pistes, il est certain que, au-delà d’un certain seuil et plus encore dans un système électrique entièrement décarboné, il sera nécessaire de disposer de capacités de stockage beaucoup plus importantes qu’aujourd’hui.

Ces capacités de stockage devront être de différentes natures car il existe en réalité deux formes différentes de variabilité à traiter. La première est la variabilité journalière : il y a du soleil le jour mais pas la nuit donc il faudrait pouvoir stocker l’électricité solaire le jour et l’utiliser la nuit, ou de l’électricité éolienne le matin pour l’après-midi par exemple. La seconde est la variabilité saisonnière : en Europe du Nord, il y a du soleil en été mais très peu en hiver donc il faudrait pouvoir stocker l’énergie correspondante pendant des mois. Si, comme certains le prévoient, l’énergie solaire devient dans quelques décennies l’énergie de choix pour le monde compte tenu de la chute de son coût[2]alors cette question deviendra essentielle.

Pour la variabilité journalière, la solution naturelle est la batterie. Et il est possible qu’un monde d’électricité décarbonée soit aussi un monde de batteries abondantes. Des grandes centrales à batteries pourraient ainsi remplacer des centrales à gaz pour couvrir la demande en période de pointe : la Californie a prévu d’installer 4 gigawatts de puissance (ce qui permettrait, par comparaison, de couvrir 10% de la consommation moyenne française en été).[3]On peut aussi imaginer un fonctionnement plus décentralisé : dans un monde plus électrique avec des voitures électriques, voire des batteries résidentielles, dans un grand nombre de ménages, il serait théoriquement possible de mobiliser l’ensemble de ces capacités de stockage en fonction des besoins du système électrique dans son ensemble.

Comme pour le coût des énergies renouvelables, notamment les panneaux photovoltaïques, la chute du coût des batteries rend crédible des scénarios qui paraissaient économiquement inconcevables il y a quelques années. De 1200 $ par kWh en 2009, il a chuté à 200 $ en 2016 et la baisse continue de se poursuivre. Mais ce qui est envisageable en théorie n’est pas forcément facile à réaliser à court terme : aujourd’hui la part des batteries dans le fonctionnement du système électrique reste négligeable et, malgré la chute de leurs cours, d’autres solutions sont probablement préférables, au moins pour les prochaines années.

Par ailleurs, les batteries ne sont pas une solution viable pour le stockage saisonnier, qui ne peut guère s’envisager qu’à travers des fluides : gaz ou liquide. Là aussi les solutions existent : l’hydrogène (que l’on peut fabriquer par électrolyse, à partir de l’eau) peut être stockée, puis consommée (pour la chaleur ou le transport). On peut aussi utiliser l’hydrogène pour fabriquer des carburants synthétiques, du méthane ou de l’essence, à condition de le combiner avec du dioxyde de carbone capturé directement dans l’atmosphère (dans ce cas, le carburant produit est neutre en termes d’émission : lorsqu’il est consommé on se contente de rejeter dans l’atmosphère le dioxyde de carbone qu’on y a puisé).[4]Potentiellement, une telle filière pourrait produire des carburants utilisables dans les infrastructures existantes (stations-service et conduites de gaz) ce qui serait beaucoup plus simple que de développer de nouveaux équipements.Malheureusement tous ces processus sont très gourmands en énergie, et donc coûteux : mais leur prix baissera s’ils sont envisagés à grande échelle et ils pourraient devenir intéressants dans un monde d’énergie solaire presque gratuite… à condition que ce monde arrive un jour.

Ce qui est sûr c’est que nous atteindrons d’ici 10 ou 20 ans (et plus tôt dans certains pays) la limite d’une approche exclusivement fondée sur des objectifs de relèvement progressif de la part des renouvelables dans notre mix électrique. Aujourd’hui, nous achetons l’énergie ainsi produite pour un montant fixe, souvent sur appel d’offres, alors que de plus en plus, sa valeur réelle sera très différente selon les cas : à terme un kilowatt-heure produit un jour de grand soleil pourrait ne rien valoir du tout (puisque nous aurons trop d’énergie) alors que nous aurions grand besoin de trouver des acteurs capables d’augmenter leur production, ou de réduire leur demande, les jours d’hiver sans soleil et sans vent (et donc la priorité sera de rémunérer ces acteurs-là).

Il est souhaitable de continuer à développer les énergies renouvelables, mais il serait également nécessaire dorénavant de consacrer une part significative, et croissante, de nos moyens dans ce domaine pour des expérimentations puis des déploiements de solutions de centrales à batteries, de stockage liquide, de modulation de la demande, bref d’un ensemble de dispositifs qui joueront un rôle aussi important, dans les systèmes électriques de demain, que les unités de production elles-mêmes. De cet équilibre dépendra notre capacité à faire des énergies renouvelables une composante croissante, et à terme dominante de notre mix énergétique… sauf si cela s’avère trop difficile ou trop coûteux, sachant que nous avons une autre option avec le nucléaire qui n’a sans doute pas dit son dernier mot (mais ce sera le sujet d’autres articles).

En définitive, la transition énergétique ne consistera pas seulement à remplacer des centrales à charbon ou à gaz par des centrales solaires ou éoliennes. Cette substitution est nécessaire mais elle conduit par voie de conséquence à repenser entièrement nos systèmes électriques, pour accommoder un fonctionnement totalement différent, reposant sur des énergies intermittentes qui remplacent des énergies à la demande. Et cette révolution-là n’en est qu’à ses débuts.


[1]World Energy Outlook 2018,Agence internationale de l’énergie, pour le taux de pénétration des renouvelables et pour les sources de flexibilité.

[2]Voir par exemple The Switch: How solar, storage and new tech means cheap power for all, Chris Goodall, 2016 pour une étude très complète de cette hypothèse.

[3]Drawdown: The Most Comprehensive Plan Ever Proposed to Reverse Global Warming,Paul Hawken, 2017 pour l’exemple de la Californie et le coût des batteries.

[4]Voir “The Future Cost of Electricity-Based Synthetic Fuels”, Agora Energiewende, 2018.

Avant de fermer des centrales nucléaires, regardons l’Allemagne

Dans le plan climat énergie présenté par le gouvernement français, et la programmation pluriannuelle de l’énergie qui en fait partie, un point en particulier a retenu l’attention : le rythme de fermeture des centrales nucléaires. Certains considèrent que l’on va trop vite, d’autres pas assez… Pour se faire une opinion, il n’est pas inutile de regarder un pays voisin et ami qui a justement décidé de sortir du nucléaire : l’Allemagne.

En 2011, la catastrophe de Fukushima a marqué un coup d’arrêt dans le développement du nucléaire dans le monde. Mais l’impact le plus significatif s’est fait sentir en Allemagne où le gouvernement d’Angela Merkel a engagé la transition énergétique, l’Energiewende,en prenant la décision de fermer toutes les centrales nucléaires allemandes. A l’époque, l’Allemagne comptait 17 centrales assurant environ le quart de la production électrique du pays : elles sont progressivement retirées et la dernière fermera en 2022. La décision fut également prise de développer massivement les énergies renouvelables, et c’est ce qui a été fait.

Au final, la montée des énergies renouvelables (qui aujourd’hui représentent 30% de la production électrique) a accompagné à la fois la sortie du nucléaire et la baisse du recours au charbon.[1]Ainsi, plus de la moitié de l’effort de déploiement des énergies renouvelables visait à remplacer le nucléaire, donc à substituer une énergie décarbonée à une autre.

Cette évolution a eu plusieurs conséquences. D’une part, elle a coûté très cher : il a fallu subventionner massivement les énergies renouvelables, pour remplacer une électricité bon marché produite par des centrales déjà amorties. De plus on a remplacé une énergie nucléaire « de base » (qui produit de manière continue) par des énergies renouvelables intermittentes (les éoliennes ne tournent que quand il y a du vent, le photovoltaïque ne produit de l’électricité que quand il y a du soleil). Avec 33% de renouvelable en 2017 dans le mix électrique dont 22% pour l’éolien et le solaire, le système électrique connaît d’ores et déjà des situations de tension dans certains cas : en témoigne la nécessité de construire de nouvelles lignes haute tension pour alimenter le sud (où se trouvent les centres industriels) depuis le nord (où est située une partie du parc éolien), qui se heurte à de fortes oppositions.

Au final, les ménages allemands paient deux fois plus cher leur électricité que les ménages français, tout en émettant presque deux fois plus de dioxyde de carbone(9,7 tonnes par personne et par an, contre 5,5 tonnes pour les Français[2]), et même cinq fois plus si on considère uniquement les émissions liées à la production d’électricité ! Payer deux fois plus cher pour des résultats bien moins bons, ce n’est pas une réussite complète… qui conduit à constater qu’en fait l’Allemagne avait moins une stratégie énergétique pour le climat qu’une stratégie énergétique de sortie du nucléaire.

Le débat sur le nucléaire est un débat passionné que nous n’allons pas trancher ici (nous pourrons y revenir plus tard). Les arguments de ceux qui souhaitent en finir avec le nucléaire reposent sur le risque supposé des centrales (en réalité le nucléaire est responsable de beaucoup moins de morts que le charbon par exemple, mais c’est vrai qu’un accident est toujours possible) et sur les conséquences en termes de déchets toxiques. Ce problème est évidemment sérieux mais il est très loin de représenter une menace globale pour l’équilibre de la planète, comme le changement climatique.

D’un pur point de vue économique, en tout cas, s’il est légitime de s’interroger sur l’avenir de cette énergie compte tenu du coût des nouvelles centrales, la décision sur les centrales existantes est très différente. Fondamentalement, fermer une centrale nucléaire qui n’est pas au bout de sa durée de vie (ce que l’Allemagne est un des seuls pays au monde à avoir fait) est une décision économiquement difficile à justifier parce qu’elle représente une destruction massive de capital.Pour le nucléaire, l’essentiel du prix de l’électricité résulte du coût de la construction de la centrale, à la différence des énergies fossiles pour lesquelles il est surtout lié au coût des énergies consommées. Se priver d’une énergie bon marché, qui plus est décarbonée, est une décision étonnante si l’on considère d’abord la nécessité de préserver notre sécurité énergétique tout en réduisant nos émissions.

Quels sont les enseignements du cas allemand pour la France ? La question du nucléaire est évidemment cruciale pour notre pays qui occupe une position unique au monde, avec une électricité nucléaire à 70%. L’ambition affichée par le précédent gouvernement de réduire cette part à 50% en 2025, était clairement inatteignable. Emmanuel Macron, avec sagesse, a repoussé cet objectif à 2035.

Il peut à la rigueur être souhaitable de « lisser » un peu la sortie du nucléaire en évitant de devoir fermer un trop grand nombre de centrales en même temps. Ce sujet se pose en France à cause de la vitesse à laquelle on a construit le parc français, avec un très grand nombre de réacteurs mis en ligne en quelques années à partir de 1980 : s’ils ferment tous à quelques années d’intervalle on assistera à une chute brutale de la production ; c’est ce qu’on appelle « l’effet falaise ». Or l’installations de nouvelles sources d’énergies décarbonées, qu’il s’agisse d’éoliennes ou de centrales solaires (ou de nouvelles centrales nucléaires !) sera nécessairement progressives.

Mais cela ne justifie certainement pas de vouloir aller plus vite que la musique en fermant trop tôt, et de manière massive, des centrales nucléaires. Les énergies fossiles représentent 80% de la consommation totale d’énergie dans le monde, et l’objectif est d’arriver un jour à 0 : cela prendra de toute façon du temps, mais si l’on commence par s’attaquer aux 20% d’énergies décarbonées, on n’en prend pas le chemin !


[1]  ande : la fin des ambitions ? », France Stratégie, août 2017 et « Germany’s energy consumption in 2017 », Craig Morris, Energy Transition, 11 janvier 2018.

[2]Global Carbon Atlas.

America first, la stratégie américaine pour le climat

Les Etats-Unis ne sont plus le « premier pollueur de la planète » – depuis 2005 la Chine émet plus de dioxyde de carbone, au total, que les Etats-Unis – mais ils restent, parmi les grands pays, de loin celui qui affiche le plus d’émissions par habitant : 16 tonnes par personne et par an contre 7 en moyenne pour l’Union européenne, comme pour la Chine.Pourtant, suite à l’élection de Donald Trump, l’administration américaine est devenue hostile à toute politique volontariste en matière de climat. Le retrait des Etats-Unis de la conférence de Paris en représente la manifestation la plus visible, mais en réalité, elle n’est qu’une initiative parmi beaucoup d’autres, dans ce domaine comme dans le champ environnemental plus généralement.

L’Environmental Protection Agency (EPA) a modifié les règles d’émission qui s’appliquent aux producteurs d’électricité pour limiter leurs contraintes, avec l’objectif assumé de renforcer l’usage du charbon.L’impact des nouvelles règles sera une réduction des émissions de dioxyde de carbone de l’ordre de 1%, au lieu de 20% dans le régime antérieur, fixé par Obama. Les modifications entraîneront également des centaines de morts dues à la pollution et des milliers de cas de pathologies respiratoires. Le plus étonnant, c’est que l’économie de ces nouvelles règles pour l’industrie, estimée à 400 millions de dollars, est négligeable par rapport à la taille du secteur… ce qui s’explique par le fait que le charbon est de moins en moins compétitif, notamment par rapport au gaz, et qu’il ne serait donc pas très coûteux de retenir des normes plus strictes. Autrement dit la nouvelle administration ne souhaite pas engager des mesures en faveur de l’environnement, même quand ces mesures ne coûteraient presque rien.[1]

L’administration a également gelé les règles d’émission appliquées aux voitures en 2020, en retirant l’obligation de continuer à rendre les véhicules moins gourmands en essence les années ultérieures.Cette décision était souhaitée par les fabricants de voiture, mais elle n’est pas particulièrement populaire, car, au-delà de son impact sur l’environnement, elle aura pour conséquence que les Américains vont payer davantage en essence… L’impact en termes de relèvement des émissions du secteur pourrait être de 11% d’ici 2035.[2]Et l’administration cherche également à interdire à la Californie d’imposer des règles plus strictes, ce qui est particulièrement étonnant : pourquoi empêcher un État d’être plus ambitieux ?

Une autre mesure significative concerne les émissions de méthane dues à l’exploitation des énergies fossiles. Le méthane est un gaz à effet de serre beaucoup plus puissant que le dioxyde de carbone, même s’il reste moins longtemps dans l’atmosphère. En diminuant la régularité des inspections des installations de forage, et en augmentant la durée permise pour effectuer les réparations, l’administration permet dans les faits aux exploitants de laisser s’échapper beaucoup plus de méthane.

Ces décisions sont certainement liées en partie à la volonté de Trump de revenir sur toutes les décisions importantes d’Obama (une préoccupation visible dans bien d’autres domaines que l’environnement…) ainsi qu’à la pression de l’industrie. Tous les présidents écoutent les acteurs économiques, ce qui est naturel, mais le poids particulièrement élevé des lobbys de l’énergie dans cette administration est incontestable.Ainsi, les deux postes les plus importants en matière de l’environnement, ceux du directeur de l’Environmental Protection Agency et de l’Interior Department (qui décide par exemple d’autoriser ou non l’exploitation d’énergies fossiles dans les zones naturelles) sont tenus respectivement par Andrew Wheeler et David Bernhardt. Andrew Wheeler est un ancien lobbyiste pour l’industrie du charbon. David Bernhardt travaillait dans une entreprise de conseil juridique pour le secteur des énergies fossiles. Et il ne s’agit que des postes les plus importants, à des niveaux juste en-dessous on trouve des choix encore plus singuliers. Will Happer, le directeur des nouvelles technologies au National Security Council, considère que le changement climatique est une chance et que la Terre tirera globalement bénéfice d’un niveau plus élevé de dioxyde de carbone (un jugement qui n’est évidemment partagé par aucun scientifique du secteur).

Mais, au-delà de l’indifférence de Trump (et plus généralement des Républicains) à l’égard des enjeux environnementaux, il y a aussi un raisonnement derrière ces évolutions. Comme dans Hamlet, « il y a une méthode dans cette folie ».

Celle-ci se trouve dans la nouvelle doctrine de l’EPA, exposée lors de l’adoption des règles modifiées sur les centrales électriques. Dorénavant, pour évaluer les conséquences négatives des émissions, l’EPA ne considère plus l’impact sur la planète, mais seulement sur les Etats-Unis. Cela aboutit évidemment à une évaluation beaucoup plus faible du coût associé à ces émissions, et permet de justifier une politique tolérant plus de pollution (a priori, c’est le but).[3]

Dans le même esprit, l’évaluation qui a accompagné la nouvelle règle (ou plutôt l’absence de règle) sur les émissions de voitures cite explicitement la projection d’une hausse des températures de 4°C d’ici la fin du siècle, ce qui représente la fourchette haute (mais pas invraisemblable) des projections, et serait une catastrophe planétaire. Mais elle n’en déduit pas que cela entraîne une quelconque nécessité de réduire les émissions puisque : d’après les rapporteurs, la décision américaine dans ce domaine à elle seule aurait peu d’impact, de sorte qu’il vaut mieux se préparer à une évolution inéluctable.[4]

Pour égoïste qu’elle soit, cette approche pointe bien le problème fondamental du changement climatique : chaque acteur (qu’il s’agisse d’un Etat ou a fortiori d’une collectivité ou d’un individu) n’a qu’un intérêt limité à agir puisqu’il ne bénéficiera que d’une petite partie de l’impact planétaire de son action. Et ceux qui ne font rien sont, dans le langage des économistes, des « passagers clandestins » : ils bénéficient de tous les efforts des autres, sans consentir aucun coût.

En fait, la stratégie de Donald Trump c’est America first : si le président des Etats-Unis ne regarde que l’impact de ses actions sur les Etats-Unis alors l’incitation à prendre des mesures de réduction des émissions devient très faible. Et si la France, par exemple, devait faire pareil, alors son incitation à faire quoi que ce soit serait pratiquement nulle (puisque la France représente 1% des émissions mondiales, et non 15% comme les Etats-Unis…)

Bien entendu, il s’agit d’une politique à courte vue. Les choix des Etats-Unis ont un impact au-delà de leurs frontières et beaucoup de pays estiment que leur responsabilité à agir est moindre, dès lors que l’un des principaux pollueurs s’exonère de toute responsabilité.

Mais il est indispensable, à plus long terme, d’imaginer un système international dans lequel un ensemble de pays (espérons-le, presque tous) s’engagent dans un dispositif d’engagements réciproques afin de limiter le problème du « passager clandestin ».Et ce jour-là, il faudra aussi trouver une manière de traiter la situation de ceux qui refusent la démarche collective, par exemple à travers une « taxe carbone aux frontières » qui les exclue de fait des règles commerciales favorables pratiquées à l’intérieur du bloc. Il reste à espérer que, d’ici là, les Etats-Unis, qui par le passé ont pu jouer un rôle significatif dans la lutte contre le changement climatique (notamment avec Obama dans la préparation de l’accord de Paris) auront rejoint le camp de ce qu’on pourrait appeler la responsabilité climatique…


[1]“New Trump power plant plan would release hundreds of millions of tons of CO2”Washington Post, 18 août 2018.

[2]andards-e5e65a8a4607/ »>“Widespread disapproval greets Trump’s rollback of auto emissions and fuel efficiency standards”, Mark Hand, ThinkProgress,2 août 2018.

[3]« New EPA document reveals sharply lower estimate of the cost of climate change », Chris Mooney, The Washington Post, 11 octobre 2017.

[4]« Trump administration sees a 7-degree rise in global temperatures by 2100 »The Washington Post, 28 septembre 2018.

Le charbon, c’est l’ennemi !

Les émissions de dioxyde de carbone résultent essentiellement de la combustion d’énergies fossiles, c’est-à-dire de pétrole, de gaz, et de charbon. Mais, parce que ces énergies sont utilisées dans une grande variété d’activités (électricité, chauffage, transport, industrie…), il peut être difficile d’identifier des priorités entre toutes les actions qui seraient nécessaires pour réduire significativement nos émissions.

L’une d’entre elles, néanmoins, est incontestable : au niveau mondial, la première marche vers un monde décarboné est de diminuer, le plus rapidement possible, le recours au charbon.

Le charbon représente le tiers de la consommation d’énergie relative aux énergies fossiles (contre 40% pour le pétrole et un peu moins de 30% pour le gaz). Il est utilisé pour fabriquer de l’électricité, pour le chauffage dans certains pays, et pour une grande variété de processus industriels. Par rapport aux deux autres énergies fossiles, il présente deux caractéristiques essentielles.

La première, c’est qu’il est très polluant. S’agissant des émissions de dioxyde de carbone, qui ont le plus d’impact sur le changement climatique, c’est l’énergie la moins efficace : produire une quantité donnée d’électricité avec du charbon génère deux fois plus de dioxyde de carbone qu’avec du gaz naturel.De ce fait, plus de 40% du total mondial des émissions est dû au seul charbon ! Et le charbon est aussi la source d’énergie qui conduit à l’émission du plus grand nombre de particules nocives. On estime ainsi que le charbon coûte sans doute de l’ordre d’un million de vies par an au plan mondial.

La seconde, c’est qu’il est abondant. Si les réserves de pétrole, et dans une moindre mesure de gaz, sont relativement concentrées, en particulier dans les pays du Golfe, il n’en est pas de même pour le charbon : les réserves sont beaucoup plus importantes, et très largement réparties. En particulier, il y a beaucoup de charbon dans des pays comme la Chine et l’Inde, dont la croissance va se poursuivre et qui disposent ainsi d’une source d’énergie peu coûteuse, facile à exploiter, et qui ne pose aucun problème de sécurité d’approvisionnement. En Chine (qui représente la moitié de la consommation mondiale à elle toute seule !), 60% environ de l’électricité est produite aujourd’hui à partir de charbon.

On a ainsi pu estimer que, pour éviter un réchauffement excessif de l’atmosphère, il serait nécessaire de laisser sous terre environ 80% des réserves mondiales de charbon : pour dire les choses autrement, si on continue à exploiter tout le charbon disponible jusqu’à épuisement, nous avons de quoi transformer la planète en fournaise…[1]

Or les choix d’investissement en matière d’installations énergétiques sont extrêmement structurants. Une centrale à charbon construite aujourd’hui va fonctionner pendant 40 ans ou plus. Comme beaucoup de centrales dans les pays émergents asiatiques sont récentes (construites dans les 15 dernières années) elles ont encore une longue durée de vie. Et beaucoup de pays continuent à construire des centrales et en prévoient de nouvelles, notamment la Chine, l’Inde, le Vietnam, la Turquie, l’Indonésie… Au total environ 1500 centrales sont en construction ou programmées dans le monde.[2]

Dans certains pays le charbon cède le pas au gaz, notamment aux Etats-Unis, pour des raisons plus économiques qu’environnementales d’ailleurs, liées à l’exploitation massive du gaz de schiste. Mais au niveau mondial l’effet est bien moindre car les Etats-Unis ont simplement été conduits augmenter leurs exportations (en partie en Europe), exerçant ainsi une pression à la baisse sur les prix mondiaux… qui ont rendu cette énergie plus attractive y compris pour les pays n’en possédant pas.

En France le gouvernement a pris l’engagement de fermer toutes les centrales à charbon d’ici 2022 (il n’y en a plus beaucoup !) Mais en Europe le charbon reste une source d’énergie importante, notamment dans des pays historiquement liés au charbon comme l’Allemagne et la Pologne.Ce n’est pas une fatalité : le Royaume-Uni (berceau de la première révolution industrielle et de l’industrie du charbon) a fermé ses centrales de manière accélérée ces dernières années, parfois en les reconvertissant en centrales à bois. Mais en Allemagne par exemple, le charbon et la lignite représentent encore 45% de la production électrique. C’est le paradoxe de la transition énergétique allemande, l’Energiewende : l’Allemagne est à la fois l’une des pays qui a le plus investi dans les énergies renouvelables, et le champion d’Europe de la consommation de charbon et de lignite. Or la lignite est l’énergie « sale » par excellence, à la fois en termes d’émissions de dioxyde de carbone, de particules fines, et de conséquences sur les paysages et les habitats avec ses grandes mines à ciel ouvert. Une commission a été créée en Allemagne pour examiner ces questions, elle préconise une sortie du charbon à l’horizon 2038.

De manière générale la nécessité stratégique de sortir du charbon pour respecter nos objectifs climatiques, au niveau mondial, est reconnu par un nombre croissant de pays : certains, emmenés par le Royaume-Uni et le Canada, ont constitué la Powering Past Coal Allianceregroupant les États, organisations et entreprises s’engageant dans la transition vers des énergies propres.

Il existe certes une option pour neutraliser les émissions de charbon (ou d’autres centrales, au gaz par exemple) qui serait de prélever et d’enfouir le dioxyde de carbone émis (ce qu’on appelle le captage et de stockage du dioxyde de carbone). Mais cette technique est coûteuse et n’existe pour l’instant que de manière expérimentale. Dans un monde où les énergies renouvelables voient leur prix diminuer rapidement, au point que le solaire est déjà compétitif avec le charbon dans certains pays, il est probable que s’obliger à capter et stocker le dioxyde de carbone produit par les centrales à charbon supprimerait leur rentabilité économique.

Pour sortir du charbon, et comme toujours en matière de transition écologique, les enjeux sociaux sont cruciaux. La fermeture des mines (pour des raisons souvent économiques et non environnementales) a représenté un traumatisme en France comme dans beaucoup de pays, avec la perte simultanée d’emplois, de revenus, d’une identité culturelle, d’une communauté. Mais doit-on considérer pour autant qu’il est préférable de préserver une industrie dangereuse autant pour ceux qui la pratiquent (les accidents dans les mines sont fréquents) que pour le reste de la population (en raison de la pollution), alors que remplacer le charbon par d’autres sources d’énergie créera autant d’emplois nouveaux ?La véritable solution, comme toujours, est de réussir la transition en compensant ceux qui y perdent et en leur offrant de nouvelles opportunités, pas de la repousser le plus longtemps possible.

On a beaucoup commenté sur l’ironie de tenir la dernière conférence sur le climat, la COP24, à Katowice, au cœur du bassin minier de la Silésie, même si le gouvernement polonais a insisté sur le fait qu’il s’agissait justement d’une ville en transition, qui s’est choisie comme slogan « from black to green » (du noir au vert). Dans un monde engagé dans une transition bas carbone, il n’y aura bientôt plus de place pour le charbon.


[1]« The geographical distribution of fossil fuels unused when limiting global warming to 2 °C », Christophe McGlade et Paul Ekins, Nature, 2015.

[2]Unlocking the Inclusive Growth Story of the 21st Century: Accelerating Climate Action in Urgent Times, New Climate Economy, 2018.

Pas de taxe carbone sans compensation

Les protestations des « gilets jaunes » ont eu raison, temporairement au moins, de la hausse de la taxe carbone, annulée pour 2019 (de même que le rattrapage des taxes diesel sur l’essence, et la fiscalisation du gazole non routier). Au vu de l’explosion sociale à laquelle nous avons assisté, on peut se demander si la taxe carbone a un avenir en France… et même dans d’autres pays.

La réalité c’est que donner un prix au carbone, pour rendre progressivement plus coûteuse la consommation d’énergie fossile afin de la réduire, est un élément fondamental de la transition. Et s’il existe différentes manières de le faire (taxe ou marchés de carbone, dans lesquels les acteurs qui émettent du dioxyde de carbone doivent acheter des droits à la puissance publique ou à ceux qui en économisent), en pratique la taxe est l’instrument le plus simple et le plus lisible, et aussi le seul qui puisse être étendu à l’ensemble des consommateurs (particuliers, collectivités, entreprises…)

Il y a deux raisons pour lesquelles un prix du carbone est indispensable. La première est que, à la différence des mesures réglementaires ou d’incitation touchant tel ou tel secteur, c’est le seul dispositif qui puisse concerner l’ensemble de la société. La seconde, c’est qu’il permet la transition la plus efficace possible. Un prix du carbone croissant, affiché à l’avance, donne un signal à tous les acteurs qui peuvent faire progressivement évoluer leurs pratiques. Et l’ajustement par le prix permet à chacun de s’adapter en commençant par les mesures les moins coûteuses pour réduire les émissions.

Ça, c’est la théorie… mais une taxe parfaite en théorie peut être inacceptable politiquement ou socialement. Et c’était clairement le cas de la proposition gouvernementale. Le point clé, comme dans tout dispositif c’est : qui perd et qui gagne (ou plus précisément, puisque personne ne gagne avec la taxe elle-même, à quoi servent les revenus) ?

Qui perd ? D’abord, les catégories sociales les plus défavorisées, qui dépensent plus pour leur carburant, en moyenne, que les autres. Ensuite, les habitants des zones rurales, qui n’ont pas d’alternative à la voiture. Il n’est pas besoin d’une analyse très complexe pour comprendre qu’une mesure qui frappe particulièrement les ménages les plus pauvres et les plus isolés ne peut être acceptée sans accompagnement…

Ensuite qui gagne ? Pour 2018, sur 34 milliards d’euros issus de la taxe intérieure sur les produits énergétiques (TICPE), qui intègre la hausse de la composante carbone, 7 milliards d’euros sont affectés à la transition énergétique et le reste va au budget général. Autrement dit la taxe carbone est, pour l’essentiel, destinée à alimenter le budget, même si elle s’accompagne d’un effort sur certains dispositifs ciblés comme le chèque énergie et la prime à la reconversion.

Contrairement à ce qu’on dit parfois, ce n’est pas parce que la taxe carbone n’est pas entièrement affectée à la transition qu’elle n’est pas « écologique ». Le but de la taxe carbone n’est pas a priori de financer la transition mais de donner un signal prix : si les énergies fossiles sont plus chères, les Français en consommeront moins et nos émissions seront réduites.

A vrai dire, si tout le produit de la taxe carbone était affecté à des dépenses supplémentaires (qu’elles soient écologiques ou non), alors il ne pourrait s’agir que d’un pur prélèvement sur le pouvoir d’achat des Français. Mais l’intérêt de cet instrument c’est justement que, parce que ce qui importe c’est l’introduction du prélèvement lui-même, ce revenu peut (à condition de ne pas être utilisé principalement pour un autre usage) être rendu aux contribuables. Et c’est d’ailleurs la condition impérative pour qu’il puisse être accepté, surtout dans un pays comme la France qui détient déjà le record du monde des prélèvements obligatoires !

Les exemples étrangers montrent ainsi que les introductions réussies de taxes carbone, qui ne sont pas aujourd’hui contestées même lorsque les taux continuent à augmenter, reposent sur un double principe : transparence sur l’affectation des recettes et retour aux citoyens.

La Suissea instauré en 2008 un prélèvement sur les combustibles fossiles, dont le produit est reversé pour les deux tiers aux particuliers et aux entreprises (de manière forfaitaire et donc indépendamment des quantités consommées) et, pour le tiers restant, affecté à des dépenses écologiques (efficacité énergétique des bâtiments, énergies renouvelables).

La province canadienne de Colombie Britanniquea introduit, également en 2008, une taxe carbone sur toutes les énergies fossiles. Celle-ci est intégralement compensée par des réductions d’impôts sur les ménages et les entreprises (avec des déductions supplémentaires pour les familles à bas revenus et en zones rurales).

Affecter une partie du produit de la taxe à des dépenses de transition est tout de même envisageable. Le principe d’une taxe carbone est d’inciter au changement de comportement, mais encore faut-il que celui-ci soit possible : augmenter le prix des carburants, pour ceux qui n’ont d’autre choix que de prendre leur voiture, n’a pas d’effet… autre que de les pénaliser. D’où l’intérêt de prévoir en parallèle des mesures telles que des primes de reconversion (pour financer l’achat d’une voiture moins polluante) ou des aides aux travaux d’efficacité énergétique (pour réduire la consommation de gaz ou de fioul pour son chauffage), mesures qui peuvent justement être financées par la taxe.

Mais fondamentalement la taxe ne sera acceptée que si les Français voient que le produit leur est rendu, et non absorbé par un Etat incapable de maîtriser ses dépenses. Une taxe carbone peut ainsi s’accompagner d’un « chèque carbone » correspondant à l’essentiel ou à l’intégralité du dispositif généré par la taxe : s’il était forfaitaire pour chaque ménage, il présenterait l’avantage, par rapport à une baisse d’impôts, de bénéficier plus aux personnes les moins favorisées. Un tel dispositif (avec un « chèque vert ») a été retenu par le gouvernement Fillon suite au rapport Rocard, en 2009, avant d’être abandonné en raison de la censure du Conseil constitutionnel. L’alternative est de compenser la taxe carbone par une baisse de la taxation du travail, ce qui présente également des bénéfices économiques (toutes choses égales par ailleurs, une moindre taxation du travail est favorable à l’emploi et permet donc de faire reculer le chômage).

En Colombie britannique, 70% des habitants soutiennent la taxe carbone.[1]Ils ont raison : elle ne leur coûte rien (puisqu’ils récupèrent en baisses d’impôts ce qu’ils paient en taxe carbone) et elle leur permet de vivre avec moins de pollution. Alors que le monde entier multiplie les dispositifs destinés à donner un prix au carbone, que ce soit via des marchés ou des taxes, c’est un modèle à suivre.


[1]« How to make a carbon tax popular? Give the proceeds to the people »The Guardian, 4 décembre 2018.

Le changement climatique, une question d’horizon

Lutter contre le changement climatique est difficile, pour beaucoup de raisons : la dispersion des sources d’émissions (des millions d’industries, des milliards d’individus, dans tous les pays du monde), leur caractère peu perceptible, l’absence de solution évidente ou facile. Mais en réalité la plus grande difficulté est celle de l’horizon : l’horizon de notre action, l’horizon des conséquences de notre action, et l’horizon des changements climatiques à venir.

Le principal gaz à effet de serre issu de l’activité humaine est le dioxyde de carbone et cette pollution – car c’en est une – est différente de la plupart des pollutions auxquelles nous sommes habitués, parce que le carbone ne disparaît pas naturellement. Les pollutions de l’air (les particules fines par exemple, qui entraînent des milliers de morts par an) ou de l’eau sont généralement à durée de vie limitée : si on arrête la pollution, elles sont évacuées au bout de quelques mois ou quelques années et ne représentent plus un risque pour la santé.

Le dioxyde de carbone que nous rejetons dans l’atmosphère a quant à lui une durée de vie beaucoup plus longue, de l’ordre de plusieurs siècles ou plusieurs millénaires.En fait, ce carbone qui a été libéré va contribuer à ce qu’on appelle le « cycle du carbone » : si l’on considère une particule de carbone donnée, elle va sans doute voyager (elle pourra être absorbée par une plante, puis relâchée lorsque cette plante meurt et se décompose, par exemple) mais elle ne sera définitivement retirée du cycle que lorsqu’elle aura été stockée durablement… comme le sont les énergies fossiles aujourd’hui (elles-mêmes le produit de plantes comprimées dans le sous-sol pendant des centaines de millions d’années).

Par ailleurs, l’une des caractéristiques du réchauffement climatique est que tous les modèles aboutissent à un résultat relativement simple – même s’il s’agit d’un processus très complexe : in fine, la température de la planète dépend directement de la quantité totale de gaz à effet de serre (et donc en particulier de dioxyde de carbone) dans l’atmosphère. Pour l’instant, les émissions continuent à augmenter et l’objectif est évidemment de les réduire. Mais cela ne suffira pas, et même les diviser par 2 ou 3 (ce qui sera très difficile) ne sera pas suffisant pour que le réchauffement cesse. Pour cela, il faut parvenir à zéro émissions nettes, d’où les engagements qui portent aujourd’hui sur la « neutralité carbone » (ne pas émettre plus de carbone que ce que la planète est capable d’absorber).

En réunissant ces deux observations, on comprend la spécificité de cette pollution. Nos actions n’influent pas seulement sur les prochaines années ou les prochaines décennies. Chaque tonne de dioxyde de carbone que nous rejetons va contribuer, pendant des siècles, à une augmentation de la concentration de ce gaz dans l’atmosphère. Chaque litre de pétrole que nous brûlons pour une satisfaction passagère (un trajet en voiture par exemple) contribuera à une élévation de température que l’on peut considérer comme permanente puisqu’elle frappera des dizaines de générations après nous.[1]

Une autre spécificité du réchauffement climatique est que 90% de la chaleur générée par les gaz à effet de serre est en fait absorbée par les océans. L’océan est véritablement le radiateur de la planète : c’est lui que nous chauffons, et ensuite c’est lui qui régule la température en diffusant progressivement cette chaleur. C’est notamment cela qui explique l’inertie de la température de la planète. Même si nous arrêtions toutes nos émissions demain matin (ce qui est peu probable…) la planète se réchaufferait de presque 0,5° avant de parvenir à un équilibre. De plus, à des niveaux de température supérieurs, il est vraisemblable que d’autres mécanismes accroîtront le réchauffement du fait de la réaction du « système Terre », même après la fin des émissions.

Ainsi, nous générons des émissions, elles s’accumulent dans l’atmosphère, qui se réchauffe progressivement et avec retard. Notre consommation d’énergies fossiles aujourd’hui prépare des conséquences qui se révèleront progressivement, et qui dureront presque indéfiniment.

L’échelle de temps est donc, au minimum, de décennies. Lorsque l’on regarde les impacts (sur la chaleur ou les précipitations par exemple), on constate que l’évolution de nos émissions, selon que nous continuons comme aujourd’hui ou au contraire que nous les réduisons rapidement, a une influence modérée sur l’évolution du climat d’ici la moitié du siècle environ : d’une certaine manière, les conséquences à cet horizon découlent pour l’essentiel de nos émissions passées et sont déjà déterminées en grande partie. Mais pour la seconde moitié du siècle, les différences sont considérables entre les états de la Terre dans des scénarios à faibles ou fortes émissions.

Dans certains cas, c’est en siècles qu’il faut raisonner. L’une des manifestations importantes du changement climatique est la montée des eaux. Par le passé celle-ci était principalement due à l’expansion thermique des océans : l’eau plus chaude prend plus de place (la plupart des corps occupent plus de place lorsqu’ils se réchauffent : ce phénomène, appelé dilatation thermique, est bien connu en physique même s’il est imperceptible). Mais, dorénavant, un autre phénomène a un impact beaucoup plus important : la fonte des grandes couches de glace qui se trouvent au Groenland et en Antarctique. Celle-ci a commencé mais il s’agit d’une évolution lente qui prendra des siècles. Par conséquent, nos actions d’aujourd’hui vont lancer un processus progressif de fonte massive, progressif, mais sans doute irréversible – pour le Groenland comme pour l’Antarctique et en particulier l’Antarctique de l’ouest, au-delà d’une certaine température (que nous ne connaissons pas précisément mais qui n’est sans doute pas très éloignée) celle-ci ira nécessairement à son terme.

Or l’hypothèse haute de montée des eaux d’ici 2100 était jusqu’à il y a quelques années de 1 mètre, ce qui aura des conséquences majeures pour les villes côtières. Mais la fonte intégrale du Groenland, qui pourrait intervenir à des échelles de temps beaucoup plus longues (des siècles ou des millénaires), représenterait une montée des eaux de 7 mètres. En y ajoutant la totalité de l’Antarctique de l’ouest on pourrait atteindre 10 mètres environ. Et nous sommes, peut-être, en passe de franchir les seuils au-delà desquels ces élévations seront forcémentatteintes.

Ce sont ces horizons emboîtés qui caractérisent le changement climatique, et qui en font un défi particulier. Nous avons du mal à percevoir un danger qui, pour l’essentiel, se matérialisera dans des décennies voire des siècles (même si bien sûr il y a dès aujourd’hui des conséquences très visibles du changement climatique). Et il est difficile d’exiger des efforts aujourd’hui pour des objectifs lointains, comme en témoigne l’un des slogans des « gilets jaunes » : « on nous parle de fin du monde mais on n’arrive pas à assurer nos fins de mois ».

Même les projections liées au rapport coûts-bénéfices de la transition sont, de ce fait, sujets à une grande marge d’interprétation. En général les projections à long terme incluent un taux d’actualisation (un euro dans 50 ans « vaut » moins qu’un euro maintenant) et, avec un taux d’actualisation élevé, on peut arriver à la conclusion que des efforts trop importants aujourd’hui ne seraient pas « rentables » car procurant des bénéfices trop lointains. Mais cela revient aussi, d’une certaine manière, à considérer que les vies de nos enfants ou de nos petits enfants « valent » moins que les nôtres, ce qui est pour le moins contestable. Si l’on adopte une approche différente en tenant davantage compte des besoins des générations futures alors il n’y a pas de doute que le coût du changement, pour réduire nos émissions, est très inférieur au coût du changement climatique lui-même, si nous continuons comme aujourd’hui.[2]

C’est la question centrale du changement climatique, et sans doute de notre époque. Notre responsabilité envers les générations futures, c’est certainement de leur laisser une planète qui reste fondamentalement favorable à la vie. C’est pour cela qu’il faut réduire nos émissions.


[1]Bien sûr ceci n’est pas exactement vrai si l’on considère la possibilité de retirer du dioxyde de carbone de l’atmosphère et de le stocker (capture et stockage du carbone) mais celle-ci se heurte à des difficultés économiques et techniques importantes : voir la description de la géo-ingénierie dans la FAQ.

[2]Pour une discussion sur ce point, voir  Vincent ChriquiPublié le Catégories TransitionUn commentaire sur Le changement climatique, une question d’horizon

La transition écologique, le plus grand défi politique de notre époque

Au moment même où les délégués de tous les pays se réunissaient à Katowice pour débattre de la mobilisation en faveur du climat, la France s’est embrasée sous la pression des « gilets jaunes » réclamant (entre autres) la suppression de la taxe carbone qui frappe les carburants.

En apparence, le paradoxe est total. D’un côté, l’action des gouvernements est très insuffisante pour éviter un réchauffement catastrophique de la planète, et les citoyens en prennent désormais conscience. Mais de l’autre, la taxe carbone, l’un des principaux instruments de lutte contre le changement climatique, fait l’objet d’un rejet massif de la part d’un mouvement plébiscité par l’opinion publique.

Clairement, ce qui domine, c’est l’incompréhension. Le gouvernement est manifestement déboussolé face à ces manifestants. De leur côté, les Français ne comprennent pas la logique des efforts qui leur sont demandés. On parle beaucoup de climat, mais nous sommes manifestement encore loin d’un consensus national sur la transition : pourquoi elle est nécessaire, quelle forme elle doit prendre, qu’est-ce qu’une transition juste, quels seront ses coûts et ses bénéfices.

Il est habituel de dire qu’agir pour le climat est urgent et c’est vrai. Mais il est encore plus urgent d’entraîner le pays dans une approche partagée, mobilisatrice, équilibrée, car sinon la transition n’aura pas lieu.

Le point de départ ce débat, c’est la science(comme je le rappelle dans ma foire aux questions) : le changement climatique est une réalité, il aura un impact majeur sur nos vies, et par conséquent limiter les émissions de gaz à effet de serre doit devenir une priorité pour tous les responsables publics.

Bien entendu, la France, responsable d’environ 1% des émissions, ne pourra résoudre toute seule le problème… mais elle a sa part de responsabilité, et un devoir d’exemplarité. Les mesures que nous prenons au plan national sont nécessaires en elles-mêmes mais aussi, dans une certaine mesure, parce que c’est d’elles que dépend notre capacité d’entraînement et de leadership dans le monde (essentiellement à travers l’Union européenne).

Que ce soit au plan national ou mondial, la transition nécessaire représente une transformation profonde de l’économie. Fondamentalement, la transition ne consiste pas à additionner ou à retrancher mais à déplacer : une économie décarbonée ne sera pas beaucoup plus grande (ou petite) mais elle sera très différente car les énergies fossiles auront été remplacées par des énergies renouvelables, les moteurs à explosion par des véhicules électriques, etc. De même, il existe suffisamment d’épargne dans le monde pour financer la transition (et même bien plus)mais à condition de la réorienter : il ne faut pas beaucoup plus d’investissement mais il faut des investissements dans les énergies propres plutôt que dans les énergies fossiles, dans l’industrie verte plutôt que l’industrie traditionnelle. Cela signifie qu’il y aura des gagnants et des perdants (certains secteurs vont se développer et d’autres disparaître) et c’est pourquoi l’accompagnement de la transition pour qu’elle soit juste et acceptable est un enjeu majeur.

La transition aura un coût, au moins à court terme, c’est inévitable pour un changement aussi profond, surtout s’il est rapide. Mais la transition aura aussi des bénéfices, au-delà même de l’immense avantage procuré par le fait d’éviter les dérèglements climatiques les plus graves : un monde décarboné sera aussi un monde moins pollué, dans lequel la France ne sera plus dépendante des importations de pétrole et de gaz.Et les technologies nouvelles qui permettront la transition vont voir leur coût baisser et leurs performances s’accroître au fur et à mesure qu’elles se développent.

Parce que la transition écologique est bien un enjeu politique, elle est indissociable des autres grands débats politiques – et elle est envisagée différemment en fonction des présupposés idéologiques de chacun, ce qui est naturel. Néanmoins je crois que ceux qui voudraient s’appuyer sur l’exigence de la transition pour remettre en cause (au choix) la croissance, le libéralisme, l’économie de marché, ou encore les échanges internationaux se trompent.

Il n’y a pas aucune raison de choisir entre croissance et respect de l’environnement.D’abord parce que la croissance d’aujourd’hui n’est pas celle d’hier : tirée par le numérique, les services, elle n’est pas particulièrement gourmande en énergie (au moins dans les pays développés). Ensuite et surtout parce que la transition reposera sur des innovations, des nouveaux métiers et de nouvelles activités. Il ne s’agit pas d’avoir moins de croissance mais une croissance plus verte.

Et la transition est également compatible avec le libéralisme et l’économie de marché, à condition de s’entendre sur les termes. Le libéralisme est fondé sur un principe de liberté économique et individuelle mais il n’y a pas de libéralisme sans règles.Les entreprises ne sont par nature ni vertueuses ni malfaisantes, mais elles sont capables de s’adapter à condition de recevoir des pouvoirs publics un cadre transparent, dans lequel les conséquences de leurs actes sur l’environnement soient clairement pris en compte, en particulier via un prix du carbone (c’est-à-dire les obliger, d’une manière ou d’une autre, à tenir compte du coût pour la société de la pollution au dioxyde de carbone, comme des autres pollutions).

Et enfin, la transition sera incertaine… Pour imaginer un monde décarboné et la trajectoire qui pourrait nous y conduire, il est nécessaire de se donner un horizon relativement lointain, certainement dans la deuxième moitié du siècle. D’ici là, des changements technologiques et sociétaux auront profondément modifié les conditions de la transition. Certaines questions fondamentales sont vivement débattues Comment adapter les systèmes électriques au caractère intermittent des nouvelles énergies renouvelables et quelle est leur pénétration maximum ? Faut-il réduire le plus rapidement possible toutes les énergies fossiles ou au contraire utiliser certaines d’entre elles (le gaz notamment) comme énergie de transition pendant encore relativement longtemps ? Quelle doit être la part du nucléaire ? L’hydrogène est-il appelé à jouer un rôle important ? Est-ce qu’il vaut mieux faire tout de suite, et massivement, le pari de la voiture électrique, ou privilégier des moteurs thermiques plus efficaces ? 

Nous n’avons pas de réponses certaines à ces questions, et pourtant si nous attendons d’y voir plus clair il sera trop tard.Il faut donc définir les conditions de la transition, sans figer a priori le point d’arrivée, mais en élaborant une stratégie résiliente, adaptative, qui privilégie les mesures dont nous sommes savons qu’elles sont nécessaires. D’ailleurs – et nonobstant l’importance de l’innovation et des nouvelles technologies – cela passe souvent par le choix de solutions robustes, les plus simples et les plus faciles à diffuser largement… au moins dans un premier temps.

Tous ces choix sont fondamentalement des choix politiques. Communiquer les enjeux, fixer une trajectoire, encourager l’innovation, donner aux marchés des signaux crédibles dans la durée, assurer la redistribution et l’équité… et le tout à l’échelle mondiale et dans les délais brefs qui nous restent pour éviter un réchauffement catastrophique de la planète : ce défi est, de loin, le plus complexe et le plus exigeant adressé aux dirigeants politiques mondiaux.