Les incertitudes scientifiques : le doute et le risque

Le débat autour du changement climatique a souvent tourné autour de la question des incertitudes : jusqu’à quel point savons-nous que les activités humaines sont à l’origine du réchauffement de la planète ? Jusqu’à quel point sommes-nous sûrs de nos modèles et de leurs prévisions ? Ces deux questions appellent des réponses très différentes. Nous savons de plus en plus de choses… et nous en ignorons encore beaucoup.

Nous connaissons bien l’effet de serre (voir ma FAQ) et nous savons que l’accumulation de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, toutes choses égales par ailleurs, contribue au réchauffement de la planète. Que signifie « savoir » dans ce contexte ? Que le consensus scientifique sur cette question est extrêmement large : d’après plusieurs études, 97% des scientifiques reconnus qui se sont exprimés sur cette question partagent cet avis. Et pourtant, lorsque l’on interroge des citoyens (notamment aux Etats-Unis où la question du changement climatique est plus politiquement polarisée que dans d’autres pays) peu de gens savent que le consensus est si important.[1]

Pendant longtemps, l’une des difficultés était… que la planète ne se réchauffait pas. En effet aux tendances de long terme (les gaz à effet de serre s’accumulent, l’atmosphère se réchauffe) s’ajoute une variabilité naturelle : chaque année de très nombreux facteurs peuvent jouer, en positif ou en négatif sur la température de la planète. Et, de 1998 à 2012 voire 2013 ou 2014 selon les estimations, ces facteurs ont justement joué, assez fortement, dans le sens d’un refroidissement : tant et si bien qu’ils ont presque compensé la tendance de long terme (au réchauffement), aboutissant à un « plateau » dans les températures.

Les scientifiques ont mis du temps à l’expliquer précisément – ils arrivent à le faire aujourd’hui, à partir de mouvements complexes dans les océans et l’atmosphère – mais ils n’ont jamais douté qu’il s’agissait de variabilité temporaire et que la tendance sous-jacente du réchauffement était toujours là.

Et ils avaient raison : à partir de 2015, cette variabilité naturelle s’est inversée et on a connu successivement les années les plus chaudes de l’histoire. Les records n’en finissent pas de tomber, jusqu’à cet été, et la multiplication des épisodes de canicule, de sécheresse et de feux de forêt a rendu plus facile, il faut le reconnaître, le travail de conviction de ceux qui pensent que le réchauffement climatique est un réel danger.

Aujourd’hui des études ont été réalisées pour montrer que même les variations qu’on a pu observer « naturellement » au cours des siècles précédents n’ont jamais atteint la vitesse, et aussi l’uniformité (car il concerne désormais toute la planète) du réchauffement actuel. La conclusion ? Si on devait réaliser aujourd’hui une étude sur le consensus scientifique on serait probablement plus proche de 99%.[2]

Ça, c’est ce qu’on sait. Mais ce qu’on ne sait pas est encore plus important. Et cela concerne notamment l’avenir : qu’est-ce qui va se passer si nous continuons à émettre des gaz à effet de serre ?

Pour répondre à cette question nous avons des modèles, et ces modèles se caractérisent par leur sensibilité : on dit qu’un modèle est sensible si une augmentation donnée de gaz à effet de serre aboutit à une forte élévation de la température. Pour pouvoir comparer les modèles, on a fixé cette mesure de la sensibilité comme suit : la sensibilité du modèle est l’élévation de température que l’on constate, une fois le système parvenu à l’équilibre (donc potentiellement dans plusieurs décennies voire siècles), à la suite d’un doublement de la concentration de dioxyde de carbone dans l’atmosphère par rapport au niveau de l’ère préindustrielle.

Or cette sensibilité est très variable d’un modèle à l’autre : la fourchette (qui dans les faits existe depuis assez longtemps et se réduit peu) est de 1,5° à 4,5°, soit un facteur de 1 à 3 entre les modèles les moins et les plus sensibles ! Autrement dit : si vous prenez un modèle et que vous programmez une augmentation de 280 parties par million (ppm), le niveau du début de l’ère industrielle, à 560 ppm (un doublement), il pourra prévoir que la température s’élève de 1,5°. Mais un autre modèle aboutira à un tout autre résultat, à 4,5°. Et les modèles les plus récents affichent même, dans quelques cas, des sensibilités encore supérieures… C’est ainsi que les modèles en cours de développement par les Français afin d’alimenter les travaux du GIEC aboutissent à des augmentations de température encore plus élevées que dans les précédentes estimations (+7°C d’ici la fin du siècle pour le scénario avec le plus haut niveau d’émissions).[3]

Comment est-ce possible ? Tout simplement parce que si nous connaissons très bien la physique des gaz à effet de serre (c’est une partie relativement simple de la modélisation) beaucoup de sujets sont beaucoup plus complexes. Deux d’entre eux notamment sont la question des aérosols et celle des nuages.

L’industrialisation de la planète a conduit à émettre de nombreuses particules (des aérosols) dans l’atmosphère et nous savons que ceux-ci ont tendance à réduire la température (car ils bloquent les rayons du soleil). Mais nous ne savons pas exactement de combien et du coup il est plus difficile d’interpréter la période passée, et donc de prévoir l’avenir. Cette question est importante car les aérosols n’ont qu’une durée de vie limitée dans l’atmosphère, et, dans un monde de demain plus « propre » (par exemple avec moins de combustion d’énergies fossiles) il y aura moins d’aérosols donc (de par ce seul facteur) des températures un peu plus élevées…

S’agissant des nuages la question est différente : le changement climatique entraîne de nombreuses évolutions, notamment la présence de plus de vapeur d’eau, qui peuvent avoir des conséquences sur la formation des nuages. Si certains nuages qui avaient tendance à réfléchir les rayons du soleil, disparaissent dans une planète plus chaude, alors cela peut avoir un effet important sur la température (quand le réchauffement entraîne un effet qui accroît le réchauffement on parle de rétroaction positive : positive parce qu’elle contribue à l’effet initial même si pour nous qui redoutons le réchauffement climatique il s’agit plutôt d’un effet « négatif » !)

De surcroît, plus on s’éloigne de la situation actuelle, et moins nous sommes certains de nos prévisions. Un monde à +1,5° ou +2° est assez différent du monde d’aujourd’hui. Mais un monde à +3° ou +4° serait très, très différent. Plus on s’éloigne de la situation actuelle, moins on est sûrs de nos modèles, plus il est vraisemblable que ne nouveaux effets difficilement prévisibles aujourd’hui auront un impact.

Cette incertitude colore en réalité toutes nos prévisions, même si par simplicité on a le plus souvent tendance à l’évacuer en se bornant à considérer la moyenne des projections : par conséquent lorsque l’on dit que dans un scénario donné d’émissions on pourrait aboutir à +3°, il faudrait plutôt dire que le point d’arrivée sera compris entre +2° et +4°, voire davantage…

Et donc, nous savons beaucoup de choses, et nous en ignorons beaucoup d’autres… Comment agir dans ce contexte ? Cela suppose de distinguer entre le doute et le risque.

Le doute est partie intégrante de la démarche scientifique : les scientifiques émettent des hypothèses, les testent, et peuvent toujours les remettre en cause s’ils sont confrontés à des résultats inattendus. Le paradoxe c’est que ce doute est souvent utilisé contre les scientifiques eux-mêmes. Depuis des décennies tous ceux qui veulent éviter des actions trop difficiles pour limiter le changement climatique – ou simplement parce que ce n’est pas leur intérêt – plaident que ce doute est une raison de ne pas prendre de décision précipitée : « Pourquoi agir alors que, sans doute, ce n’est pas si grave ? » « Attendons d’y voir plus clair, il sera alors plus facile de prendre les bonnes décisions. »

Sauf que la bonne manière d’approcher la question est en termes de risque : plus nous avons de doutes, plus nous devons adopter une approche conservatrice (ce qui veut dire être plus prudents, donc agir davantage, pas moins, face à la menace) pour éviter des conséquences catastrophiques.

Que penserions-nous de quelqu’un qui nous dirait : « Montez dans l’avion, nous pensons qu’il peut avoir un problème, mais nous préférons en être sûrs avant de lui interdire de voler ? » Ou d’une autorité de sûreté nucléaire qui indiquerait : « Nous avons une inquiétude mais nous allons laisser fonctionner la centrale tant que nous ne sommes pas sûrs que cette inquiétude est justifiée ? » Vous seriez horrifié… C’est le paradoxe : pour l’aviation ou le nucléaire tout le monde comprend bien que s’il y a doute, il y a risque, donc il faut être prudent. Ce n’est que pour un danger plus diffus comme le changement climatique que la logique est parfois inversée : dans le doute, on sous-estime ou on évacue le risque. Ce qui n’a aucun sens.

Pour la planète, comme dans les autres domaines, il faut bien écouter les scientifiques. Ils savent que nous réchauffons l’atmosphère. Mais ils ne sont pas sûrs de l’effet. Ce n’est pas une raison d’en faire moins pour lutter contre le changement climatique. C’est une très bonne raison d’en faire plus.


[1] « Trump thinks scientists are split on climate change. So do most Americans » The Guardian 22 octobre 2018.

[2] « ‘No doubt left’ about scientific consensus on global warming, say experts »The Guardian 24 juillet 2019.

[3] « Jusqu’à + 7 °C en 2100 : les experts français du climat aggravent leurs projections sur le réchauffement »Le Monde, 17 septembre 2019.

Nucléaire contre renouvelables : le match !

C’est la question la plus débattue de la transition énergétique, celle qui déchaîne les passions, notamment en France : entre les deux principales sources d’énergie décarbonée, les renouvelables d’une part (hydraulique mais surtout « nouvelles » énergies renouvelables : solaire et éolien), et le nucléaire d’autre part, laquelle est la véritable énergie d’avenir ?

Parce qu’elle tire son énergie essentiellement du nucléaire, et pour le reste en partie de l’hydraulique, la France bénéficie déjà d’une énergie presque entièrement décarbonée, qui plus est à un prix très compétitif car l’électricité de centrales nucléaires amorties est peu chère. C’est une situation presque unique au monde.

C’est d’ailleurs une situation tellement favorable qu’on peut s’étonner de voir que la France a choisi, comme d’autres pays (moins que l’Allemagne mais davantage que beaucoup d’autres), de consacrer des moyens considérables au développement des énergies renouvelables, photovoltaïque et éolien sur terre hier, éolien en mer aujourd’hui. L’approche consistant à investir massivement dans ces secteurs, alors que la France disposait déjà d’une énergie décarbonée, n’était sans doute pas la meilleure utilisation de l’argent public, du moins si on se place du seul point de vue de la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre : il est clair qu’en investissant des sommes comparables dans la mobilité, ou la rénovation thermique, ou même l’énergie hors production électrique (la chaleur renouvelable par exemple) on aurait obtenu une diminution de nos émissions de dioxyde de carbone très supérieure.

Les énergies renouvelables présentent d’autres inconvénients. Elles prennent de la place, ce qui sera une difficulté croissante au fur et à mesure que les emplacements disponibles seront occupés. Elles représentent (pour certains) une pollution visuelle. Elles suscitent parfois de fortes oppositions locales, que l’on constate notamment pour les projets d’éoliennes, qui de ce fait tendent à dériver en temps et donc en coûts. Comme nous importons les panneaux photovoltaïques comme les éoliennes sur terre – tous nos investissements, contrairement aux espoirs initiaux, n’ayant guère favorisé l’apparition d’une industrie française – ils dégradent la balance commerciale, même si la moitié des dépenses environ restent localisées en France (pose, maintenance, réseau…) Et elles sont intermittentes ce qui impose des ajustements, et des coûts, au système électrique. Bref, il n’y a vraiment rien de merveilleux dans les énergies renouvelables… sauf si la comparaison les fait apparaître comme « le pire système à l’exception de tous les autres ». Mais est-ce le cas ?

Ce qui est sûr c’est que nous avons peu de raisons de préférer les énergies renouvelables au nucléaire installé et que fermer des centrales existantes, tant qu’elles peuvent continuer à fonctionner, n’a guère de sens : le contre-exemple allemand le démontre largement.

Mais si l’on réfléchit à l’avenir et non au passé, le tableau est assez différent.

Avec tous leurs défauts, et si l’on raisonne de manière dynamique et non en regardant le passé, les énergies renouvelables ont un avantage considérable : c’est que leur prix se réduit considérablement. On estime qu’en moins d’une dizaine d’années la réduction a atteint 2/3 pour l’éolien et 4/5 pour le photovoltaïque. Ces technologies qui paraissaient encore récemment impraticables à large échelle sans subvention massive, sont dans beaucoup de situations devenues en quelques années compétitives par rapport aux énergies fossiles même sans soutien. La réduction devrait se poursuivre même si plus le coût de l’équipement lui-même (le panneau photovoltaïque, la turbine éolienne) diminue, plus son poids dans la dépense totale (par rapport à la pose, au raccordement au réseau, à la maintenance) est faible, moins il existe de marges d’amélioration.

Et, malheureusement, le nucléaire semble parcourir le chemin inverse… L’EPR, le réacteur de nouvelle génération d’EDF, n’en finit pas d’accumuler les déboires à Flamanville. En 2007, le chantier devait durer cinq ans, pour un coût de 3,3 milliards d’euros. Il devrait finalement durer quinze ans, pour une facture estimée à 11 milliards.[1] Pour différentes raisons, notamment la perte de compétences et les exigences croissantes de sécurité, la France ne paraît plus en mesure de porter le « nouveau nucléaire » dans des conditions acceptables de délais et de coûts.

Alors, la messe est-elle dite et le nucléaire va-t-il définitivement disparaître au profit des énergies renouvelables ?

A ce stade de la réflexion chacun peut apporter sa propre réponse basée sur l’analyse mais aussi sur l’intuition car les projections, pour ces deux types d’énergie, comportent encore beaucoup d’incertitudes. Mon sentiment personnel est que les énergies renouvelables seront la principale énergie de de demain mais que le nucléaire a encore un avenir.

D’abord parce que c’est précisément une énergie très complémentaire des énergies renouvelables. Les renouvelables exigent de la place, le nucléaire est concentré dans l’espace. Les renouvelables sont intermittentes, le nucléaire fournit de l’énergie de base (et même de l’énergie pilotable, dans une certaine mesure). Les renouvelables peuvent être installées rapidement et de manière décentralisée, le nucléaire représente des chantiers importants pour des puissances élevées.

Or il est très largement admis qu’un système énergétique est d’autant plus robuste qu’il repose sur différentes sources d’énergie, les avantages des unes compensant les défauts (et éventuellement les défaillances) des autres. Dans cet esprit il est dommage d’opposer le nucléaire aux renouvelables, c’est sans doute la combinaison gagnante de demain !

Et, si l’on revient sur l’histoire, il n’est pas inutile de rappeler que la France consacre chaque année 5 milliards d’euros au soutien aux énergies renouvelables (en grande partie du fait d’engagements pris il y a dix ans ou plus), soit, sur longue période, beaucoup plus que pour Flamanville ! Il serait paradoxal de dépenser une telle somme pour « lancer » l’investissement dans cette énergie nouvelle, ce qui était l’ambition affichée, mais de refuser de dépenser beaucoup moins, non pas pour subventionner les producteurs chinois de panneaux photovoltaïques comme nous l’avons fait pour le solaire, mais afin de permettre la préservation d’une filière industrielle d’excellence française dans le nucléaire. A condition que ce soit bien un investissement dont on attend un retour, à savoir la capacité, à terme à construire des EPR (ou d’autres réacteurs de nouvelle génération) avec une rentabilité économique minimale. C’est cela qui reste à démontrer.


[1] « L’EPR de Flamanville ne sera pas en service avant 2022 »Le Monde 24 juin 2019.

Importer le carbone, exporter l’industrie : la stratégie perdante

La Stratégie nationale bas carbone (SNBC) de la France définit la politique du gouvernement français pour réduire nos émissions. Mais, pour permettre de bien préciser cet objectif, elle rappelle une distinction essentielle : entre l’empreinte carbone (l’ensemble des émissions liées à notre consommation) et l’inventaire national (l’ensemble des émissions qui ont lieu sur le territoire national).

Lorsque nous importons nos biens de consommation les émissions correspondantes ont lieu à l’étranger. Pour autant elles sont liées à nos comportements. A l’inverse lorsque nous produisons des biens à l’export les émissions sur notre territoire sont en fait liées à des décisions de consommation ailleurs.

Or l’une des conclusions les plus frappantes de la SNBC est la forte progression de l’empreinte carbone, par rapport à nos émissions strictement nationales (celles qui sont émises sur notre territoire et qui correspondent à des consommations nationales) : en 1995 les émissions « importées » représentaient la moitié des émissions nationales, en 2010 elles étaient équivalentes, en 2015 les émissions importées dépassent d’un tiers les émissions nationales ![1]Autrement dit, alors que nous nous focalisons sur nos propres émissions – celles réalisées sur le territoire français – nous perdons de vue l’enjeu (aussi important voire plus) des émissions réalisées dans d’autres pays, où sont fabriqués les biens que nous consommons.

Comme le propre des émissions de gaz à effet de serre est d’être mondiales (quel que soit leur lieu d’émission elles augmentent leur concentration générale dans l’atmosphère) il n’y a aucun intérêt, pour la France, à « délocaliser » ses émissions. En fait, c’est même le contraire : réduire nos émissions territoriales tout en important de plus en plus de produits « carbonés » (qui ont généré des émissions dans leur pays d’origine) présente beaucoup d’inconvénients.

Si nous ne réussissons à décarboner notre économie que « grâce » à la désindustrialisation qui frappe notre pays il n’y a en réalité aucun bénéfice environnemental. Nous perdons des emplois et de l’activité sans aucune contrepartie, et l’amélioration de nos émissions est en trompe l’œil.

Mais en réalité la situation est souvent encore pire. Car le contenu en carbone des produits importés est généralement très supérieur à celui de produits équivalents s’ils étaient fabriqués en France… Cela est dû à notre cadre réglementaire dans son ensemble, souvent plus exigeant que celui de nos partenaires économiques, et aussi à la spécificité énergétique de la France dont l’énergie, essentiellement d’origine nucléaire, est presque entièrement décarbonée. La SNBC indique ainsi le contenu en carbone pour différentes catégories de produits, selon qu’ils sont produits en France ou à l’étranger : souvent ceux qui sont fabriqués en France comportent moitié moins de carbone et il n’existe aucune catégorie pour laquelle le contenu en carbone des produits importés est moindre !

Cette situation n’est évidemment pas propre à la France et elle concerne tous les grands pays développés, avec leurs sociétés très tournées vers le tertiaire. Elle a aussi pour conséquence que les engagements de plus en plus nombreux de « net zéro », en 2050 voire avant, sont sujets à caution puisqu’ils ne portent que sur les émissions nationales.

Pour y commencer à répondre à cette difficulté, le gouvernement français a pris l’initiative de confier au Haut conseil sur le climat une réflexion sur l’empreinte carbone et les moyens de la réduire. Les conclusions sont attendues en juin 2020.

Ce phénomène par lequel l’augmentation de nos importations se traduit par un accroissement des émissions à l’extérieur de nos frontières a reçu un nom, les « fuites de carbone ». Et de fait les politiques mises en place, notamment au niveau de l’Union européenne, essaient dans une certaine mesure de les éviter : c’est ainsi que le système européen de quotas de carbone, qui est le principal dispositif destiné à limiter les émissions de l’industrie, offre un régime plus favorable aux secteurs « à risque de fuite de carbone » qui ne sont pas (trop) pénalisés par rapport à leurs concurrents étrangers.

A terme, seule la prise en compte des émissions de carbone dans les relations commerciales internationales pourra apporter une solution durable à ce problème. Le projet de « taxe carbone aux frontières », visant à faire peser sur les importations une taxe représentative de leur contenu en carbone, est le plus facile à concevoir… mais probablement très complexe à mettre en œuvre. Des solutions intermédiaires peuvent sans doute s’envisager, par exemple tendant à subordonner la conclusion d’accords commerciaux à des engagements de nos partenaires sur la limitation de nos émissions, comme le président Macron l’a proposé.

Quelle que soit la solution retenue, il est impératif d’en finir avec une tendance qui nous fait perdre sur tous les tableaux puisque nous abandonnons à d’autres notre industrie et nos emplois, tout en supportant les conséquences d’un niveau d’émissions encore plus élevé que si nous avions pu conserver ces productions. Il est temps de réagir.


[1] Stratégie Nationale Bas Carbone 2018 p. 44.

10 mesures pour le climat

Que faire ? C’est évidemment la question-clé : le changement climatique est un sujet si complexe, impliquant tant d’acteurs et de secteurs, qu’il est parfois difficile de distinguer les voies les plus prometteuses et les mesures les plus urgentes. Voici donc une liste de 10 mesures à prendre qui permettraient de lutter significativement contre les émissions de gaz à effet de serre, en France, en Europe et dans le monde.

En France pour commencer nous devrions :

  • Simplifier les aides à la rénovation énergétique.C’est l’un des domaines où les gisements possibles de réduction d’émissions sont les plus importantes, et les plus sous-exploités, malgré l’importance des moyens qui y sont consacrés. Mais ces moyens passent par une multiplicité d’aides peu lisibles (crédit d’impôt pour la transition énergétique, certificats d’économie d’énergie, éco-prêts à taux zéro, aides de l’ANAH…) La solution pourrait être une aide unique, simple, privilégiant les rénovations importantes avec un véritable bénéfice énergétique. Le Premier Ministre Edouard Philippe a d’ailleurs annoncé une réforme dans ce domaine mais on n’en connaît pas encore le détail.
  • Créer une taxe carbone et un chèque carbone.La révolte des « gilets jaunes » a eu raison du projet antérieur d’augmentation de la taxe carbone mais une réforme reste nécessaire. La solution la plus simple pour la rendre acceptable serait d’en affecter le produit à un « chèque carbone » versé à l’ensemble de la population, de manière forfaitaire (ou éventuellement en favorisant les catégories de ménages qui sont par ailleurs les plus pénalisés par la taxe).

Beaucoup des mesures à prendre concernent l’Europe. Voici comment l’Union européenne pourrait agir pour lutter plus efficacement contre le changement climatique :

  • Supprimer le critère de poids dans les objectifs d’émissions des constructeurs automobiles.L’Union européenne a fixé des objectifs relativement ambitieux d’émissions pour les voitures, qui vont obliger les constructeurs à améliorer l’efficacité de leurs véhicules et à vendre davantage de voitures électriques ou hybrides. Mais ces critères sont également basés sur le poids : une voiture plus lourde bénéficie d’un objectif moins rigoureux qu’une voiture légère. Cette situation absurde limite le bénéfice du dispositif puisque les consommateurs ne sont pas incités à acheter des voitures plus petites et moins polluantes.
  • Instaurer un prix plancher du carbone dans les quotas carbone pour l’industrie (système ETS). Les industries européennes doivent acheter des quotas représentatifs de leurs émissions, ce qui les incite à les réduire. Toutefois le prix du carbone correspondant a tendance à fluctuer et peut parfois être relativement bas. Un prix plancher représenterait une incitation plus forte et permettrait aux entreprises de planifier leurs investissements de décarbonation sur des bases plus solides.
  • Prendre davantage en compte les objectifs climatiques dans la politique agricole commune (PAC).La PAC est très complexe mais elle repose, pour l’essentiel, sur deux types d’aide : les aides à la production, qui prédominent (plus une exploitation est importante, plus elle reçoit d’aides), et les aides versées selon des critères environnementaux. Il serait souhaitable d’accroître la part des aides tenant compte des bonnes pratiques agricoles (notamment la limitation des émissions).
  • Instaurer une taxe carbone sur le transport aérien.Aujourd’hui ce secteur échappe à la taxation du carbone alors qu’il s’agit de l’un des plus significatifs en termes d’émissions de gaz à effet de serre. La taxation du kérosène présente des difficultés importantes si elle n’est pas mise en œuvre dans l’ensemble des pays du monde, mais des solutions alternatives peuvent être trouvées, comme une taxe sur les billets tenant compte de la distance parcourue.[1]
  • Préparer l’instauration d’une taxe carbone aux frontières. Il s’agit de l’une des mesures les plus complexes, mais aussi les plus indispensables pour lutter contre les « fuites de carbone » (quand un bien consommé en France est produit à l’étranger, ce qui réduit nos émissions mais au prix d’une augmentation de celle-ci ailleurs). Il conviendrait de mettre en place une politique par étapes, par exemple en commençant par les produits importés à très fort contenu en carbone, et éventuellement en cherchant à définir une région du monde plus large que l’Union européenne qui se doterait d’objectifs communs en matière de climat, la taxe carbone n’intervenant que pour les pays extérieurs à cette zone.

Les trois dernières mesures peuvent concerner différentes régions du monde ou le monde entier, sachant qu’il serait souhaitable que la France ou l’Europe prenne des initiatives dans ces domaines :

  • Planter des arbres. Planter des arbresest l’une des solutions les plus efficaces pour lutter contre le changement climatique, et procure d’autres bénéfices. La France pourrait développer les mesures dans ce domaine (même si notre surface de forêt augmente déjà) et promouvoir une initiative planétaire de reforestation.
  • Décourager le recours au charbon, par les États et les entreprises. Toutes les énergies fossiles contribuent à l’émission de dioxyde de carbone mais la production d’électricité à partir de charbon est la plus nocive, et doit cesser rapidement si nous voulons rester dans un scénario « raisonnable » de réchauffement climatique. Nos autres politiques (comme les aides aux Etats, les relations économiques avec les entreprises…) devraient être subordonnées à la nécessité de décourager par tous les moyens l’exploitation du charbon.
  • Expérimenter les technologies de capture et de stockage de carbone. Celles-ci seront indispensables à terme pour limiter la quantité de carbone dans l’atmosphère, mais leur déploiement est pour l’instant presque insignifiant. Il est indispensable de consacrer des moyens importants à des expérimentations à grande échelle, pour les différentes pistes envisageables, notamment la combustion de biocarburants avec stockage de carbone, et le stockage de carbone par capture directe dans l’atmosphère.

[1]Voir Institut Montaigne, Pour réussir la transition énergétiquep. 57.

Plantons des arbres !

L’intensification des feux en Amazonie, causée au moins en partie par l’attitude du gouvernement Bolsonaro qui préfère l’exploitation économique de la forêt à sa protection, occupe l’actualité. Emmanuel Macron, à juste titre, en a fait un sujet de discussion au G7 de Biarritz.

Le combat contre la déforestation est urgent et indispensable. Il est aussi l’occasion, de manière plus positive, de rappeler que parmi les réponses au changement climatique, l’une est particulièrement simple, efficace, et même réjouissante : planter des arbres.

Les arbres constituent un « puits de carbone », c’est-à-dire qu’ils retirent le carbone de l’atmosphère. Lorsque l’arbre meurt il libère ce carbone, mais dans une forêt vivante les arbres qui meurent sont remplacés par d’autres qui grandissent et donc il y a une quantité significative de carbone qui est définitivement stockée dans la forêt.

Planter des arbres présente d’autres bénéfices. Les forêts représentent un réservoir de biodiversité. Dans les villes, les arbres apportent de la fraîcheur à la fois du fait de l’ombre, et parce que l’eau qui les alimente s’évapore ce qui refroidit l’air ambiant (c’est l’évapotransipiration). Et puis les arbres représentent la nature en ville et nous y sommes tous attachés !

Dans ma commune, à Bourgoin-Jallieu, nous avons fixé comme règle que tout arbre abattu (car parfois nous n’avons pas le choix, pour des raisons de santé ou bien pour des projets d’aménagement) devait être compensé par au moins deux plantations. Finalement nous avons fait mieux puisque le rapport est plutôt de 3 pour 1 dans ce mandat, soit un solde positif de 500 arbres.

A l’échelle planétaire, malheureusement, on observe plutôt le phénomène inverse : bien plus que les plantations d’arbres, c’est la déforestation qui prédomine. En coupant les forêts (pour obtenir du bois, ou pour libérer les terrains pour des activités agricoles ou minières) on transforme des puits de carbone en sources de carbone : le dioxyde de carbone qui avait été emmagasiné par la forêt est relâché dans l’atmosphère et contribue au réchauffement climatique. Globalement, la déforestation représente environ 10% des émissions de gaz à effet de serre, soit autant que le total des émissions de l’Europe !

La situation a même tendance à s’aggraver, comme le montre l’exemple de l’Amazonie. Et, de manière plus générale, le changement climatique lui-même favorise les feux de forêt qui contribuent à leur tour à la déforestation – un cercle vicieux que l’on observe déjà dans beaucoup de régions du monde.

Pourtant, une politique vigoureuse de plantation d’arbres pourrait représenter une réponse globale au problème du changement climatique. Une étude récente[1]s’est basée sur des images satellite pour examiner l’ensemble des terrains qui ne sont pas utilisés pour des usages spécifique (urbanisation, cultures) et qui pourraient être consacrés à des plantations, soit totalement (dans les régions tropicales) soit partiellement (terrains de pâturage). Le résultat est spectaculaire puisqu’il atteint 11% de la surface planétaire, ce qui permettrait potentiellement de planter mille milliards d’arbres – assez pour absorber les deux tiers du dioxyde de carbone déjà émis par l’humanité.

Est-ce qu’il est concevable de consacrer une telle surface à de la reforestation ? En théorie oui, en pratique, et c’est ce que montre l’exploitation des forêts existantes, la pression sur les terres est constante et ne fera que s’accroître dans un monde dont la population grandit et dont le niveau de développement s’élève.

Même les réponses au changement climatique sont potentiellement consommatrices de terre. L’une des principales pistes pour capturer et stocker le carboneconsiste à cultiver des forêts, puis à les brûler pour fabriquer de l’énergie, à récupérer le dioxyde de carbone émis en vue de son stockage, puis à recommencer… Il est difficile de savoir quelle place ces techniques occuperont à l’avenir et il serait certainement utile de les expérimenter à une suffisamment grande échelle pour pouvoir en évaluer la faisabilité. Mais leur déploiement dans des conditions qui permettraient d’avoir un impact planétaire (certains parlent d’une surface comparable à celle de l’Inde…) peut susciter des inquiétudes. Car de telles forêts, entretenues uniquement pour générer du bois à brûler (ou éventuellement utiliser en construction), seraient infiniment moins diverses et moins écologiquement riches que les forêts tropicales que nous sommes en train de perdre de plus en plus vite.

Les arbres, autant que les énergies fossiles, sont la clé de notre future climatique : il y a plus de carbone stocké dans toutes les forêts de la planète que dans toutes les réserves prouvées d’énergies fossiles.[2]La question de savoir si nous allons augmenter, ou continuer de réduire le nombre d’arbres est donc cruciale.

Et dans ce domaine, à la différence de beaucoup d’autres, nous pouvons commencer par des politiques locales. La France, d’ailleurs, a tendance à augmenter ses surfaces forestières. Mais il serait certainement possible d’aller plus loin en modifiant nos réglementations pour favoriser non pas seulement les espaces naturels, mais plus particulièrement les espaces boisés et la reforestation de toutes les zones qui s’y prêtent. Pour pouvoir non seulement s’arrêter sous un arbre en marchant en ville, mais aussi aller se promener en forêt le week-end : que du bonheur.


[1]« Tree planting ‘has mind-blowing potential’ to tackle climate crisis »The Guardian 4 juillet 2019.

[2]« Scientists say halting deforestation ‘just as urgent’ as reducing emissions »The Guardian 4 octobre 2018.

Notre planète brûlante

En rassemblant les éléments pour ce blog j’ai rencontré plus d’une centaine de scientifiques. J’ai été impressionné par leur intégrité, leur dévouement, leur passion : si un jour nous arrivons à trouver des réponses à ce défi nous le devrons d’abord à leur engagement et leur idéal de recherche de la vérité. Mais il y a autre chose qui m’a frappé. Pour un grand nombre d’entre eux, il reste un mystère plus profond que toutes les questions encore ouvertes sur les courants océaniques ou le cycle du carbone : comment expliquer, face à une menace identifiée depuis des décennies, une réponse aussi inadéquate ?

Si l’on met de côté la minorité (certes influente) de ceux qui contestent encore la réalité du changement climatique, par aveuglement ou par intérêt, la grande majorité des citoyens acceptent qu’il s’agit d’un danger et qu’il est nécessaire d’agir. Mais ils ne se comportent pas comme s’il s’agissait d’un danger vital. Ils ne le mettent pas en haut de leurs préoccupations, ni lorsqu’ils répondent à des sondages, ni lorsqu’ils expriment leurs attentes avant et pendant les élections.

Si nous ne modifions pas substantiellement nos pratiques, la Terre pourrait atteindre un niveau de réchauffement de 3° ou 4° vers la fin de la vie de nos enfants qui naissent aujourd’hui, voire plus tôt. Et ce que nous dit la science, ce que tous ces chercheurs nous crient en se demandant comment nous n’en tenons pas compte, c’est qu’un monde 3° ou 4° plus chaud est un monde qui serait méconnaissable pour nous, un monde beaucoup moins favorable à la vie que le nôtre.

C’est un monde de températures brûlantes, sur une grande partie du globe. 50% de la surface du globe, regroupant 75% de la population, devient une zone de « danger mortel »dans lequel le nombre de jours par an où la température excède des niveaux qui peuvent être fatals pour une partie de la population (et dans certains cas beaucoup plus que 20 jours, voire toute l’année).[1]Un monde où les tropiques deviennent pratiquement invivables, compte tenu de ces vagues de chaleur et aussi de leur conséquence en termes de sécheresse, de baisse des rendements agricoles, de tension sur les ressources en eau, provoquant probablement des mouvements massifs de population. Au vu des réactions en Europe ou aux États-Unis face à une immigration déjà considérée comme très excessive par certains, que ferons-nous lorsque les migrants venus d’Afrique, en particulier, se présenteront sur nos côtes non pas par centaines de milliers mais par dizaines de millions ?

Les pays les plus pauvres seront indubitablement les plus touchés et ils auront le moins de moyens de s’adapter. On peut considérer que, face à de tels dérèglements, il n’y aura pas d’autre solution que le « chacun pour soi » et la construction de murs (c’est à la mode). Mais aucune solution n’est entièrement efficace contre des femmes et des hommes qui cherchent à échapper à la mort, et la question de notre responsabilité ne pourra pas non plus être évacuée aussi facilement. Les crises actuelles (conflits religieux ou ethniques, déliquescence des États) ont des causes locales qui peuvent éventuellement conduire à discuter de notre devoir de solidarité. Mais le cas du changement climatique est différent : les habitants des pays les plus pauvres sont aussi ceux qui émettent le moins de gaz à effet de serre, et ils sont victimes d’un cataclysme provoqué en grande partie par les émissions historiques des pays industrialisés, liées à un modèle de développement qui nous a servi à merveille mais que, eux, ne pourront pas connaître.

Du reste, le changement climatique sera évidemment loin de ne concerner que les pays en développement. Parmi les « hotspots »climatiques, où se concentrent les plus grands risques, on trouve des régions de tous les grands pays développés. Le Mexique et les plaines du midwest américain, actuel grenier à blé des Etats-Unis, pourraient connaître des sécheresses comparables au dust bowlqui a caractérisé la grande récession des années 30. La Méditerranée sera menacée d’une situation de sécheresse quasi permanente.La canicule de 2003 a montré la vulnérabilité des grandes villes européennes à une température excessive, et pourrait devenir la norme dans la seconde moitié du siècle. Toutes les cités côtières seront touchées par la montée des eaux, et dans certaines zones comme le sud-est des États-Unis, par des inondations et des événements cycloniques rendant quasi impossible le maintien d’un habitat au bord de l’océan.

Ces perspectives rendent la transition écologique nécessaire. Mais il ne faut pas sous-estimer, non plus, l’importance du changement que nous avons à effectuer. Nous devons aujourd’hui apprendre à nous passer d’énergies fossiles, qui ont constitué, pendant l’ère industrielle et jusqu’à aujourd’hui, la base de notre énergie.

Au XIXème siècle, la révolution industrielle a été fondée sur le charbon et l’invention du moteur à vapeur capable de convertir son énergie thermique en énergie mécanique. Le XXème siècle a largement été celui du pétrole, l’extension des sociétés humaines dans les pays industriels, leur occupation de l’espace, étant en grande partie dictées par l’omniprésence de la voiture. Et notre propre époque est, à bien des égards, un âge d’or du gaz naturel. Tout au long de cette période, et encore aujourd’hui dans les pays émergents, la croissance et l’industrialisation passent par les énergies fossiles : le développement, le confort, la richesse proviennent d’une centrale à gaz qui s’allume, d’une voiture qui brûle de l’essence, d’une chaudière à gaz qui procure une chaleur confortable. J’ai choisi pour ce blog le nom de « planète brûlante », non seulement en référence au réchauffement climatique, mais aussi parce que partout où l’homme a installé sa domination sur la nature au cours des siècles passés, sa bannière a été la flamme en haut d’un derrick, dans une centrale à gaz ou dans un moteur à explosion.

En 1990, la part des énergies fossiles dans la production totale d’énergie était de 82%. En 2016, la dernière année disponible[2], cette part était de… 82%.Entre temps, la consommation totale d’énergie a augmenté de plus de 50%, et par conséquent, celle des énergies fossiles également. Il n’y a pas eu, à proprement parler, de transition énergétique.En un quart de siècle, l’opinion a pris conscience de la réalité du changement climatique, le coût des nouvelles énergies renouvelables (solaire et éolien) a considérablement chuté et elles ont été adoptées massivement, et pourtant le monde n’a rien perdu de sa soif inextinguible d’énergies fossiles : elles représentent toujours la part du lion dans notre consommation d’énergie.

Cette simple observation montre l’importance du chemin à parcourir : nous devons complètement changer de modèle, revoir en profondeur nos économies et nos habitudes de consommation. La transition écologique est donc exigeante et ambitieuse. Et pourtant elle est possible, sans sacrifier nos perspectives de croissance, et elle apportera même des bénéfices considérables (fin de notre dépendance énergétique envers d’autres pays, nouvelles activités et nouveaux emplois, et, au-delà même de la lutte contre le changement climatique, autres bénéfices environnementaux comme la diminution de la pollution de l’air), comme je l’ai évoqué ici.

La transition est indispensable, elle est à notre portée, mais elle demande un engagement immédiat. Et pourtant, nous sommes très en-deçà des efforts qui seraient nécessaires. Pourquoi ?

Il peut être utile de rechercher une analogie dans une situation imaginaire à laquelle nous pourrions être confrontés. Si j’ai construit une maison (imaginons même une villa avec piscine) à côté d’un volcan et si quelqu’un vient me dire que ce volcan entrera en éruption demain et détruira la maison (et moi avec), il est probable que je préfèrerai monter dans ma voiture et me mettre à l’abri, en renonçant à ma villa. Bien sûr si je reste au bord de la piscine à siroter mon daïquiri, je vais profiter d’une journée supplémentaire, je serai mieux que dans ma voiture, mais ensuite j’en paierai le prix.

Dans une telle situation, la plupart d’entre nous ferions le choix de la sécurité. Mais la population mondiale, confrontée au défi du changement climatique, préfère continue à utiliser les énergies fossiles un peu plus longtemps (ou beaucoup plus longtemps), même si elle se condamne à des conséquences catastrophiques. L’une des difficultés est évidemment que ce choix est collectif : peut-être que chacun d’entre nous serait prêt à se mettre à l’abri, mais que nous n’acceptons pas de consentir à beaucoup d’efforts en sachant qu’ils ne serviront à rien si les autres pays n’en font pas autant. Et il y a beaucoup d’autres raisons pour lesquelles le changement climatique ne provoque pas la réaction rationnelle, qui serait bien sûr de supprimer rapidement nos émissions de gaz à effet de serre : le danger n’est pas directement perceptible, il est différé dans le temps, il impose des changements profonds, il n’a pas de responsable clairement identifié (ou alors nous sommes tous responsables)… Alors que les menaces qui suscitent les réactions les plus immédiates sont celles qui ont précisément les caractéristiques inverses : lorsque nous sommes confrontés à un danger grave et imminent, en particulier lié à une agression de la part d’un individu ou d’un groupe d’individu, la mobilisation est immédiate.[3]

Et donc nous en venons à la question centrale, qui me paraît la question la plus importante du XXIème siècle : est-ce que nous sommes capables de faire, collectivement, le choix rationnel, celui de modifier nos comportements, ou est-ce que nous allons choisir une forme de suicide collectif, en rendant notre propre planète inhabitable, faute d’avoir su nous adapter ?

Je n’ai pas la réponse à cette question. Certaines des observations qui précèdent pourraient me porter au pessimisme. Pour autant, mon expérience de maire m’a appris une chose : lorsque j’ai rencontré des citoyens pour parler de leurs problèmes et de leurs attentes, j’ai toujours été frappé par le fait que leur plus profonde aspiration était que leurs enfants vivent mieux ou au moins aussi bien qu’eux, qu’ils ne soient pas touchés par les mêmes difficultés (chômage, stagnation de revenus), qu’ils disposent de meilleures perspectives.

A un moment donné, il apparaîtra de manière incontestable – car c’est la vérité et elle est plus évidente chaque jour – que la plus grande menace sur la capacité de la prochaine génération à profiter des mêmes opportunités que nous, est liée au changement climatique. Lorsque cette prise de conscience aura eu lieu, lorsque le débat sera posé en ces termes, alors le changement ne sera pas seulement possible, il sera inéluctable, et ceux qui s’y opposeront seront balayés.

L’objectif de ce blog est, modestement, d’y contribuer. J’y crois. Je sais que cela arrivera et que ce n’est qu’une question de temps. Malheureusement, le temps, nous n’en avons plus beaucoup.


[1]« Global risk of deadly heat », Camilo Mora et al.Nature Climate Change, 2017.

[2]Données de l’Agence Internationale de l’Energie.

[3]Pour une explication détaillée des raisons pour lesquelles il est difficile de mobiliser les populations par rapport au changement climatique voir Don’t Even Think About It: Why Our Brains Are Wired to Ignore Climate Change, George Marshall, 2014.

« Heureux comme à Bourgoin-Jallieu » : comment verdir nos villes

La transition énergétique commence dans les villes. Les zones urbaines regroupent la moitié de la population mondiale et consomment les deux tiers de l’énergie.L’exode rural, la concentration des populations, la création de mégalopoles de plus en plus gigantesques sont des tendances mondiales qui vont se poursuivre tout au long du siècle. Les émissions de gaz à effet de serre trouvent donc leur source, en grande partie, dans les villes, ce qui donne à celles-ci un rôle et une responsabilité particulières, d’autant que les autorités locales sont en première ligne, du fait de leurs compétences, dans des secteurs-clé comme les transports et les bâtiments.

Je suis maire de Bourgoin-Jallieu, une ville de 28 000 habitants dans l’Isère et mon approche de ces questions est donc avant tout celle d’un élu local. Bourgoin-Jallieu est évidemment à la pointe en matière environnementale !Nous avons un réseau de chaleur qui alimente 22% des logements de la ville, de manière presque entièrement renouvelable grâce à l’énergie de l’usine d’incinération d’ordures ménagères (qui sinon serait perdue). Bourgoin-Jallieu accueille Photowatt, la filière d’EDF spécialisée dans la production de panneaux photovoltaïques, et nous posons des panneaux sur nos bâtiments lorsque c’est possible, comme nous l’avons fait récemment sur l’extension de l’école de la Grive. Nous avons installé 300 arceaux à vélo depuis mon élection, aménagé 6 kilomètres de pistes cyclables. Et nous allons implanter des bornes de recharge pour véhicules électriques sur la voie publique (il en existe déjà dans les parkings de la ville) cette année.

En France on considère que le « niveau communal » regroupe les communes et les intercommunalités (vive le mille-feuille territorial !) : Bourgoin-Jallieu appartient à un groupement intercommunal de 100 000 habitants appelé la CAPI et une partie de nos actions passe également par cet échelon. La CAPI va construire un méthaniseur pour générer du biogaz à partir des boues des stations d’épuration et des déchets verts. Elle réalise des parkings relais et porte des solutions de mobilité innovantes comme le covoiturage sur des lignes fixes avec la start up Lane. Elle pratique l’extinction de l’éclairage public la nuit pour économiser de l’énergie, avec les communes volontaires (dont Bourgoin-Jallieu). C’est aussi un territoire emblématique de la construction durable avec une plateforme d’enseignement et d’innovation (ASTUS) et les plus grands laboratoires français de recherche sur le ciment avec Vicat, LafargeHolcim, Kernéos (la fabrication du ciment génère du dioxyde de carbone, mais la recherche vise, entre autres, à réduire l’empreinte carbone des processus en cause). La CAPI souhaite d’ailleurs construire, à Bourgoin-Jallieu, une piscine BEPOS (« bâtiment à énergie positive »), ce qui sera une première !

Nul sujet en France qui ne puisse être noyé dans un jargon et une organisation technocratiques et le changement climatique n’échappe pas à la règle : c’est ainsi que les régions sont tenues d’adopter un schéma régional d’aménagement, de développement durable et d’égalité́ des territoires (SRADDET), et les intercommunalités de plus de 20 000 habitants un plan climat-air-énergie territorial (PCAET), les PCAET étant censés être cohérents avec les SRADDET (de même que les SCOT, les PLU et les PDU[1]…)

Ces documents peuvent avoir la vertu de fixer un cadre général mais en réalité ce qui compte, pour chaque maire, c’est l’attente de sa population. Dans ce domaine nous disposons dans ma commune d’un thermomètre intéressant avec la consultation citoyenne qui nous a occupée en 2018, et qui a permis à 3000 habitants de donner leur vision de Bourgoin-Jallieu dans 10 ans. La première conclusion, c’est que les attentes en matière d’environnement sont fortes : les Berjalliens plébiscitent la réalisation d’espaces verts et l’aménagement de voies cyclables par exemple. Mais une autre demande récurrente concerne la circulation et le stationnement : les Berjalliens veulent pouvoir venir en centre-ville en voiture et se garer facilement. Plus d’espaces verts mais pas moins de voitures : on peut y voir une contradiction, ou une incitation à être créatifs (c’est notre approche !)

En réalité mon expérience de maire est que l’attente des citoyens en matière d’environnement est permanente mais qu’elle ne recoupe qu’en partie les exigences de la transition écologique.Cette dialectique se retrouve notamment dans la question de l’urbanisme. Les prescriptions nationales, inspirées par des objectifs écologiques, vont dans le sens de la concentration des populations : l’État considère qu’il faut « construire sur la ville » en densifiant les centres urbains, afin de limiter les déplacements, en particulier en véhicule individuel (les habitants des centres-villes peuvent accéder aux différents services facilement, prendre le train, alors que ceux des villages n’ont souvent pas d’autre choix que la voiture), et parce qu’un appartement en centre-ville consomme moins qu’une maison à la campagne. Appliquées à la lettre, ces préconisations peuvent aboutir à bétonner de plus en plus des villes déjà denses tout en empêchant ceux qui le souhaitent d’aller habiter au milieu de la nature. C’est l’inverse de ce qu’attendent des Français qui voudraient précisément des villes plus vertes : éviter une urbanisation trop dense, garder la proximité avec les espaces naturels.

Ma réponse, dans ce domaine comme sur les autres sujets, est qu’il vaut mieux essayer de trouver des solutions, en particulier technologiques, qu’aller à l’encontre d’un besoin profond des populations. Densifier l’habitat et éviter l’étalement urbain (pour parler comme les spécialistes de l’aménagement de l’espace) présente des avantages mais ce n’est pas la seule option. Si l’on va dans le sens d’une décarbonation du transport, grâce à la voiture électrique notamment, et si on améliore l’isolation des maisons alors l’étalement urbain cesse d’être un problème.

Le rôle des collectivités locales est essentiel, notamment pour concevoir les mobilités de demain (transports publics, circulations douces, covoiturage…)La pression de l’opinion, l’émulation entre collectivités, représentent des moteurs puissants.

Dans d’autres pays et notamment les États fédéraux, certaines collectivités, lorsqu’elles ont la responsabilité de la politique énergétique en particulier, peuvent présenter des politiques globales avec un impact considérable. Jerry Brown, le gouverneur de la Californie, s’est engagé pour que la Californie toute entière annule ses émissions d’ici 2045,ce qui suppose non seulement de décarboner la production d’électricité, mais aussi les autres secteurs et en particulier les transports routiers, ce qui est une gageure (la Californie est très en avance sur les véhicules électriques, mais ils ne représentent malgré tout que 5% des ventes aujourd’hui).[2]

Mais, tout maire que je suis, et même si l’engagement des élus locaux me paraît fondamental, je ne partage pas l’optimisme de ceux qui pensent que l’initiative locale pourrait suppléer à la défaillance des politiques nationales pour apporter une réponse décisive au problème du changement climatique. D’abord parce que nous n’avons pas les leviers en main pour beaucoup de secteurs (notamment économiques : l’industrie, l’agriculture). Ensuite parce qu’il est difficile d’imaginer que les changements rapides et décisifs qui sont nécessaires vont résulter spontanément de milliers d’initiatives locales qui, comme par miracle, interviendraient toutes au bon moment et avec les bons moyens. Et enfin, plus fondamentalement, parce que la responsabilité des maires est toujours partagée entre différents objectifs contradictoires.

Je l’ai évoqué en ce qui concerne l’urbanisme mais la question centrale est celle des moyens limités dont nous disposons. Bien sûr, si rénover un bâtiment pour le rendre plus efficace énergétiquement est rentable la plupart des maires le feront (et d’ailleurs, il n’est pas nécessaire d’avoir une conscience écologique pour cela). Mais si l’investissement envisagé (réaliser une isolation thermique, poser un panneau photovoltaïque) présente une rentabilité différée ou incertaine alors chaque élu agira en fonction de ses contraintes budgétaires et de l’équilibre qu’il recherche entre ses différents niveaux de responsabilité : l’intérêt direct de ses électeurs, l’intérêt général considéré à l’échelle de la planète.

C’est pourquoi l’engagement des collectivités nécessite aussi un soutien national.Si des politiques publiques rendent plus coûteux le recours aux énergies fossiles, et plus attractives les solutions qui permettent de s’en passer, la plupart des maires seront heureux de participer à la transition. Il faut nous aider à faire les bons choix !


[1]SCOT : schéma de cohérence territoriale, PLU : plan local d’urbanisme, PDU : plan de déplacements urbains.

[2]« California leads subnational efforts to curb climate change »The Economist15 septembre 2018 et « California plans to show the world how to meet the Paris climate target »The Guardian17 septembre 2018.

Peut-on être de droite et écologiste ?

De toute évidence, le changement climatique n’est ni de gauche ni de droite.La science de la Terre est la même pour tous. L’objectif de laisser à nos enfants une planète habitable n’est pas réservé à une partie de l’hémicycle.

Et de fait, la réalité en France est qu’il y a eu une relative continuité entre les gouvernements. Le « facteur 4 » (la nécessité de diviser par 4 nos émissions d’ici 2050) a été affirmée par Jean-Pierre Raffarin en 2003 et confirmée par tous les gouvernements depuis (jusqu’à ce que Nicolas Hulot affiche une ambition plus forte avec la neutralité carbone en 2050). Le Grenelle de l’environnement engagé par Nicolas Sarkozy et François Fillon, et porté par Jean-Louis Borloo, s’inscrivait dans cette perspective (même s’il a pu être critiqué comme insuffisant notamment en raison de l’abandon d’une taxe carbone).

Pourtant, l’écologie politique semble ancrée à gauche du spectre des partis. De ce fait, des objectifs a priori non partisans (réduire nos gaz à effet de serre, préserver nos espaces naturels) sont souvent présentés aujourd’hui comme impliquant nécessairement une politique de limitation de la croissance (ou de décroissance), de réglementation des grandes entreprises ou de la finance, de dépenses publiques et donc de prélèvements publics supplémentaires (par exemple à travers une taxe carbone qui finance des dépenses de transition), autant de mesures généralement associées à des politiques de gauche.

Pour beaucoup de responsables de gauche, on ne réussira pas la transition bas carbone sans « changer la société » : lutter contre le changement climatique devient ainsi un véritable projet politique global, parfois extrêmement radical, et permettant alors (au choix, ou ensemble) d’en finir avec les multinationales, les marchés, les riches, le capitalisme ou encore les États…Sans vouloir remettre en cause la sincérité de telles positions, elles peuvent parfois donner l’impression que l’écologie devient alors un moyen (utiliser l’argument de la transition nécessaire pour des changements plus profonds) plutôt qu’une fin (rechercher les voies les plus efficaces, donc de préférence les plus simples et les moins coûteuses, pour évoluer vers une société bas carbone).

La droite quant à elle est souvent soupçonnée d’être peu sincère et peu enthousiaste dans son engagement écologique :parce qu’elle refuse les taxations, les réglementations, les freins à la croissance que peuvent éventuellement exiger la transition. Il n’est pas exclu d’ailleurs que la droite se détourne de l’écologie en partie parce qu’elle paraît être confisquée par la gauche, et associée à des thématiques qui peuvent servir de repoussoir : la décroissance, le refus du progrès, la fin de la liberté individuelle.

Aux États-Unis en particulier, où l’approche du changement climatique est extrêmement polarisée (les Démocrates veulent agir, les Républicains le refusent et souvent contestent même l’importance ou la réalité du réchauffement climatique), on peut considérer que l’engagement de l’ancien Vice-Président Al Gore a contribué à figer les lignes en faisant de la lutte contre le changement climatique une cause démocrate.

En France, la situation est différente : peu de gens remettent véritablement en question la nécessité de réduire les émissions de gaz à effet de serre. La question concerne, comme toujours, la recherche d’un équilibre : comment concilier cette volonté avec d’autres objectifs de politique publique. Si l’on peut adresser un reproche à la droite française, ce n’est certes pas de méconnaître les objectifs environnementaux mais plutôt d’être parfois tentée de considérer qu’ils doivent céder le pas à la plupart des autres objectifs.Une taxe carbone serait utile mais elle nuirait au pouvoir d’achat donc on ne peut la retenir. Mieux isoler les bâtiments, passer à la voiture électrique sont des objectifs souhaitables à condition de n’impliquer aucune contrainte et aucun coût supplémentaire pour les Français. Certes il faut manger moins de viande à l’échelle de la planète mais il serait choquant qu’un gouvernement intervienne dans un domaine aussi sensible, et personnel, que l’alimentation, et ainsi de suite… Il s’agit donc plus de définir les lignes rouges à ne pas franchir, qu’une véritable ambition écologique. Un peu à la manière de Nicolas Sarkozy, qui s’est engagé beaucoup plus qu’on ne le dit parfois notamment au moment du Grenelle, mais qui a aussi déclaré en 2010 au salon de l’agriculture, « l’environnement, ça commence à bien faire » pour justifier une approche plus accommodante de ce secteur. 

Je suis moi-même élu Les Républicains, j’ai été membre du RPR et de l’UMP depuis sa fondation, et la question de marier la droite et l’écologie me paraît essentielle. C’est d’ailleurs l’un des objectifs de ce blog, qui est même un double objectif : imaginer une politique de lutte contre le changement climatique qui soit conforme aux valeurs de la droite, et rendre la droite plus sensible à l’exigence et à l’urgence de la transition.

Je ne vais pas ici détailler ce que sont, ou ce que devraient être, les valeurs de la droite (il faudrait un autre blog pour cela !) mais, pour s’en tenir au champ économique, je suis persuadé qu’il est possible de concevoir une politique écologique fondée sur la croissance et l’innovation, et plus fondamentalement sur le libéralisme et le progrès.

La transition écologique est compatible avec la croissance, en premier lieu, parce que cette transition est en réalité un déplacement : il faut remplacer certains secteurs (les énergies fossiles, les industries polluantes) par d’autres (les énergies renouvelables, les industries vertes). Il s’agit donc avant tout de développer de nouvelles activités et de nouveaux emplois. Sur un point au moins, cette évolution sera d’ailleurs incontestablement favorable à notre économie : en réduisant, à terme jusqu’à zéro, nos importants d’énergies fossiles, nous améliorerons significativement notre balance commerciale, la balance énergétique étant du même ordre de grandeur que notre balance des biens et des services[1] (autrement dit, en supprimant la facture énergétique, nous serions à l’équilibre pour l’ensemble de nos échanges de biens et de services). Nous mettrons également fin à une menace permanente sur la stabilité de l’économie (l’impact des « chocs pétroliers », même s’il est moindre aujourd’hui, reste une préoccupation). Bien sûr cela ne nous apportera qu’une satisfaction relative si la balance énergétique est demain dominée par des panneaux photovoltaïques et des batteries chinoises, et des éoliennes allemandes : d’où l’importance de développer les filières industrielles associées à ces secteurs d’avenir, et pour cela de favoriser la recherche et l’innovation, à travers des programmes tels que les plans d’investissement d’avenir en France.

A tous ces titres, on peut considérer qu’il s’agit d’une stratégie relativement consensuelle. La difficulté vient des moyens (et des contraintes) pour assurer la transition : jusqu’à quel point le gouvernement doit-il introduire des impôts et des normes pour obliger les Français à changer leurs comportements ? Car il n’y aura pas de transition sans contrainte et, si l’on considère le caractère radical des changements qui seraient nécessaires pour certains objectifs affichés (limiter à 1,5°C le réchauffement de la planète par exemple), on peut même imaginer que seul un État extrêmement autoritaire pourrait y parvenir.

C’est là que, de mon point de vue, une approche libérale de la question du changement climatique, non seulement n’est pas un oxymore comme certains le prétendent, mais peut donner les meilleurs résultats.

Plutôt qu’une norme absolue (interdire les voitures à essence, ou les chaudières au fioul), jouer sur les prix, à travers une taxe carbone par exemple, permet d’adapter les comportements progressivement et en permettant les choix individuels. Bien sûr, comme je l’ai expliqué dans cet article, il ne faut pas qu’il s’agisse d’un prétexte déguisé pour accroître le niveau des recettes et des dépenses : et je suis persuadé qu’une taxation écologique ne pourra être acceptée, en France, que de la part d’un gouvernement ayant également un engagement très fort de réduction globale des prélèvements obligatoires.

Dans d’autres domaines, notamment le bâtiment, il faut un dispositif simple, lisible, prévisible, permettant aux Français de faire leurs choix en connaissance de cause mais avec des incitations suffisamment fortes pour assurer la réalité de la transition dans la durée. Pour l’instant nous n’y sommes pas.

Faut-il empêcher les Français de consommer de la viande ? Évidemment pas. Mais puisque nous savons qu’à terme nous devrons évoluer vers un régime comportant moins de viande, qui sera aussi meilleur pour la santé, nous avons beaucoup de moyens pour faire progressivement évoluer l’information, les menus dans les collectivités publiques, et même les prix.

Et enfin le changement climatique occupe à présent une place essentielle au sein de notre diplomatie. La France, et l’Europe, doivent mener une politique de puissance dans ce domaine : pourquoi accepter des efforts de maîtrise de nos émissions de gaz à effet de serre, si c’est pour importer plus de la part de pays qui n’ont pas les mêmes contraintes que nous ? Les États-Unis nous imposent des politiques extra-territoriales (de manière souvent arbitraire), en sanctionnant l’Iran par exemple, pourquoi ne pas utiliser tous les instruments à notre disposition pour faire partager nos normes (ce qui serait parfaitement justifié au regard de la dimension internationale de l’enjeu) ?

A travers ces différents domaines, on voit se dessiner une approche de l’écologie qui soit compatible avec les préoccupations traditionnelles de la droite, et, à dire vrai, avec les attentes d’une majorité de la population : ne pas renoncer à la croissance économique, faire le pari de la technologie et des filières d’excellence (nucléaire, bois, hydraulique, véhicule du futur, hydrogène…), ne pas perdre de vue nos autres objectifs de politique économique (balance commerciale, compétitivité, emploi), réorienter nos dépenses publiques plutôt que les augmenter afin de ne pas alourdir la pression fiscale, s’appuyer sur la science et non l’idéologie ou encore moins la peur, préserver nos traditions en admettant que parfois le bon sens, la simplicité, le « low tech » peuvent être les meilleures solutions (circuits courts, économie circulaire plutôt que solutions complexes impliquant des échanges avec l’autre bout du monde).

Au-delà des approches partisanes, une chose est sûre : nous ne réussirons pas la transition à travers un discours d’empêchement et de renoncement (nous devons nous priver de tout), et les efforts ou les changements de comportements – qui sont indispensables – doivent s’appuyer sur un chemin vers un futur souhaitable : avec des champions nationaux dans des domaines comme le transport, l’énergie propre, et l’agriculture bien sûr, garantissant l’excellence technologique et le maintien des emplois et de l’activité sur notre territoire. Le tout au service d’une vie plus agréable : les voitures électriques demandent moins d’entretien et coûtent moins cher en carburant, les habitations bien isolées sont aussi plus confortables, la fin des énergies fossiles c’est la fin de beaucoup de pollution, et un régime plus sain (moins de viande, de salé, de sucré, plus de légumes) ne ferait pas de mal à la plupart d’entre nous.

Ce futur n’est pas de droite ou de gauche. Il est désirable, tout simplement. Mais ma famille politique – puisque je parle d’elle dans cet article – doit l’embrasser pour ne pas être du mauvais côté de l’histoire, sur la question politique la plus importante pour notre avenir.


[1]« Commerce extérieur de la France – Résultats 2017 », DG Trésor, 8 février 2018.

Nos cités sous-marines

La montée des eaux est l’une des conséquences majeures du changement climatique, et l’une de celles qui aura certainement le plus de conséquences sur l’habitat humain.Dans beaucoup de pays du monde, les principaux centres de population sont sur la côte (ou le long des rivières, ce qui les expose également aux inondations).

Ces villes sont menacées non seulement par l’impact mécanique de la montée des eaux – au-delà d’un certain point, les maisons seront littéralement submergées et la vie y deviendra impossible – mais aussi par leur interaction avec les événements climatiques. Les dégâts les plus importants liés aux tempêtes sont souvent l’effet de l’eau, à travers soit les inondations provoquées par des vagues pénétrant dans les terres, soit des pluies torrentielles. Si ces tempêtes deviennent plus puissantes (ce qui peut être l’un des effets du changement climatique), et plus destructrices (parce que les vagues sont plus hautes), alors au-delà d’un certain point, il deviendra absurde de reconstruire continuellement des maisons qui seront immédiatement détruites.

Les phénomènes liés au changement climatique se déroulent sur le long terme (voir ma réflexion sur la question de l’horizon) et c’est particulièrement le cas de la montée du niveau des eaux. Nos actions dans les prochaines années et les prochaines décennies auront des conséquences dans les prochaines décennies et les prochains siècles… Cela peut paraître lointain mais ce n’est pas incertain ou irréel pour autant : nous savons que, en provoquant un certain niveau de réchauffement dans ce siècle, nous rendons inévitable, à terme, une montée des eaux très importante. En 2100 nous pouvons anticiper une montée des eaux de 1 mètre environ (ce qui est déjà considérable) voire jusqu’à 1,50 mètre d’après certains experts. Mais, dans l’hypothèse d’une montée des températures de 3°C d’ici 2100, on pourrait à termeobserver une montée des eaux de 5m à 8m.[1]

Les villes ne seront pas les seules formes d’habitation concernées – dans un pays comme le Bangladesh, c’est une grande partie de la population qui en subira les conséquences, y compris dans les terres agricoles – mais ce sont certainement les plus visibles et les plus emblématiques. En termes de population, les villes asiatiques comme Shanghai et Canton (Guangzhou) en Chine, Bombay (Mumbai) en Inde, sont les plus menacées. On peut ajouter à cette liste Amsterdam, Venise, Miami, La Nouvelle-Orléans, New York, Londres, Tokyo …

Or ces villes emblématiques qui occupent une place si cruciale dans l’histoire de nos civilisations ont-elles-mêmes une durée de vie qui se compte en siècles ou en millénaires, non en années ou en décennies. Nous nous rendons à Venise pour y admirer les palais construits par les doges, à Londres pour nous promener dans le jardin de la Tower of London, fondée par Guillaume le Conquérant. Si nos actes aujourd’hui conduisent à la perte de ces cités, même si c’est seulement dans un siècle ou davantage, nous en porterons une responsabilité historique.

Intéressons-nous à certaines de ces villes. Aux États-Unis, l’État le plus directement concerné par la montée des eaux est la Floride, où se trouvent 22 des 25 villes américaines les plus menacées par les inondations côtières.[2]Miami en particulier concentre 6 millions de personnes dans sa zone métropolitaine et est sans doute la ville du monde avec les plus d’actifs menacés en valeur, à relativement court terme. Miami est déjà régulièrement inondée et paraît condamnée, d’autant que la ville est construite sur une roche poreuse, de sorte que même un mur de protection n’est pas envisageable (l’eau passerait en-dessous). Cela n’empêche d’ailleurs pas les programmes de construction de se poursuivre… On voit là l’effet de deux phénomènes assez répandus mais particulièrement prononcés aux États-Unis. D’une part, le court-termisme des acteurs économiques : il suffit pour que le mouvement se poursuive, que les constructeurs vendent assez rapidement leurs appartements à des promoteurs, qui eux-mêmes se dépêchent de vendre aux clients, dont certains d’ailleurs comptent en profiter quelques années et vendre juste avant que la réalité ne devienne trop évidente. L’autre facteur est l’approche du gouvernement qui garantit, notamment via le National Flood Insurance Program, les maisons détruites par les inondations. Cela fonctionne donc comme une incitation publique à reconstruire indéfiniment dans des zones de plus en plus menacées… un mécanisme politiquement délicat à remettre en cause mais qui devra bien être remis en question tôt ou tard, lorsque la poursuite de la montée du niveau des mers en aura révélé toute l’absurdité.[3]

Shanghai, l’une des plus grandes mégalopoles du monde avec 24 millions d’habitants, est une ville construite sur l’eau (sur la rivière Huangpu, près de l’embouchure du Yangzi Jiang, dans la Mer de Chine Orientale). D’ores et déjà, les voies d’eau ont fait l’objet de constructions monumentales : une barrière de 100 mètres régule les mouvements de la rivière Suzhou qui traverse Shanghai et se jette dans le Huangpu ; d’autres digues et barrières sont envisagées. Mais les possibilités sont limitées par le fait que la ville n’est située en moyenne que 3 mètres au-dessus du niveau de la mer : dans le cas d’un réchauffement de 3°C ou 4°C d’ici la fin du siècle, des zones représentant les trois quarts de la ville se retrouveraient submergées.

Venise est évidemment une ville qui s’est construite avec l’eau et les bâtiments que nous admirons ont souvent été construits par-dessus d’autres, enfouis sous les flots : nous pourrions répéter l’exercice mais cela signifierait abandonner le Palais des Doges ou la Basilique Saint-Marc !Savoir comment sauver Venise dans le contexte de la montée des eaux occupe évidemment les autorités italiennes depuis longtemps et la principale réponse trouvée jusqu’ici est le projet MOSE. Il s’agit de gigantesques vannes mobiles, reposant sur le fond de la lagune et pouvant se relever pour isoler la lagune de la Mer Adriatique en cas de marée haute et de risque d’inondation. Ce projet, confronté à de multiples délais et dépassements budgétaires, montre bien les difficultés que nous pouvons attendre pour protéger de grandes villes. Conçu dans les années 1980 et 1990, lancé en 2002, il pourrait s’achever en 2022 et coûter près de 6 milliards d’euros. Mais son efficacité reste à démontrer, et dépendra de l’amplitude de la montée du niveau des eaux. 

La plupart des grands projets tels que ceux évoqués ici, ont en commun de viser essentiellement à protéger l’existant : construire un mur pour se préserver de la montée des eaux par exemple. Mais cette vision de l’adaptation au changement climatique est limitatrice et, dans certains cas, vaine : l’eau va monter beaucoup et pendant longtemps, et au-delà d’un certain point les murs ne suffiront plus. D’autres communautés, notamment dans des zones historiquement conquises sur la mer comme aux Pays-Bas, recherchent d’autres formes d’adaptation visant à accepter de vivre avec l’eau plutôt que de l’empêcher de rentrer.Cela peut passer par des habitations plus résistantes à l’eau par exemple. Et à terme il sera nécessaire, dans bien des cas, de déplacer les populations plutôt que de construire des ouvrages de plus en plus chers et de moins en moins efficaces, en reconstruisant indéfiniment les habitations détruites.

Les travaux d’adaptation sont nécessaires mais la seule solution rationnelle, dans ce domaine comme dans les autres, est de limiter nos émissions de gaz à effet de serre pour éviter de voir disparaître la plupart de nos villes côtières. A défaut, on peut imaginer que, dans 1000 ans, nos lointains descendants se demanderont comment nous pouvions justifier nos décisions. Sans doute penseront-ils alors que, ayant tué les coraux et une grande partie de la faune marine par le réchauffement et l’acidification des océans, nous avons choisi de submerger nos plus belles cités afin d’offrir de nouveaux spectacles aux plongeurs sous-marins.


[1]Pour cette projection comme, plus bas, pour les scénarios concernant les villes, je me réfère à l’étude Mapping Choices – Carbon, Climate and Rising Seas – Our Global LegacyClimate Central, 2015. 

[2]https://www.nbcnews.com/mach/science/here-s-how-rising-seas-could-swallow-these-coastal-cities-ncna872466

[3]Pour en savoir plus sur les dangers qui guettent Miami, et d’autres grandes villes mondiales, voir The Water Will Come: Rising Seas, Sinking Cities, and the Remaking of the Civilized World, Jeff Goodell, 2017.

Des critères de Maastricht pour le climat

L’une des difficultés principales des négociations internationales pour le climat est la question de savoir comment comparer les efforts des différents pays. Cela a d’ailleurs constitué l’essentiel du travail réalisé à Katowice, aboutissant à un dispositif assez complet, mais qui n’offre pas nécessairement un cadre simple et lisible.

Le plus évident, bien entendu, est de mesurer leurs émissions de gaz à effet de serre. Mais cette méthode est relativement sommaire et elle ne tient pas compte de la situation spécifique de certains Etats (la Norvège dispose d’une énergie hydraulique abondante qui lui assure une énergie décarbonée mais ce n’est pas le cas de la plupart des autres pays, par exemple). Il nous faut donc des critères suffisamment robustes, simples, et en même temps adéquats par rapport à la complexité des enjeux. Or,c’est un peu le défi qu’ont eu à résoudre, il y a un quart de siècle, les négociateurs du Traité de Maastricht.

Ces critères, aujourd’hui plus connus sous le nom de critères de Maastricht, étaient formellement des « critères de convergence » puisqu’il s’agissait de préparer l’entrée dans l’euro : ils portaient sur l’inflation, le taux de change, le taux d’intérêt, et les finances publiques (déficit inférieur à 3% du PIB et dette inférieure à 60% du PIB). Aujourd’hui, à la suite de la création de l’euro (et dans la mesure où beaucoup de pays ont vu leur dette s’envoler, notamment au moment de la crise financière…), le critère de déficit est le seul à être encore suivi. Les critères de Maastricht étaient relativement simples, et de ce fait assez loin de caractériser entièrement la santé économique des États membres et leur degré de convergence. Mais ils étaient suffisants pour une analyse générale, et ils permettaient de fixer des objectifs mesurables, atteignables, et auxquels il était possible de donner un contenu économique et aussi politique.

Quels pourraient être des « critères climatiques » possédant des caractéristiques similaires ?

Le premier serait évidemment les émissions de gaz à effet de serre par habitant, la donnée fondamentale de toute comparaison. Mais il s’agit d’une résultante, pas d’un outil que l’on peut fixer a priori. Il faut donc le compléter par d’autres critères qui représentent, autant que possible, des leviers sur lesquels les gouvernements peuvent agir.

L’autre critère général est le prix du carbone. Un prix du carbone peut passer par différents instruments, essentiellement une taxe carbone (à condition qu’elle soit bien conçue) ou bien un marché carbone (ceux qui émettent des émissions doivent acheter des « droits » à ceux qui en économisent, ou à la puissance publique). Le prix pratiqué est ensuite relevé progressivement. Il peut également être comparé entre pays, ce qui ne signifie pas d’ailleurs qu’il soit nécessaire de rechercher un prix mondial unique, l’impact d’un niveau de prix donné pouvant être très différent d’un pays à un autre, surtout s’ils ont des niveaux de développement différents. Mais cet instrument présente l’avantage de pouvoir concerner tous les secteurs, et d’être en particulier le seul à permettre une approche générale du secteur de l’industrie, pour laquelle il est difficile de fixer des normes générales, compte-tenu de la variété des processus en cours.

Le prix du carbone peut concerner également le secteur énergétique : il suffit de relever progressivement ce prix pour rendre, à terme, les énergies fossiles non compétitives. Mais en pratique, il est certainement préférable de retenir un critère spécifique soit sur l’ensemble de l’offre (à travers un pourcentage croissant d’énergies décarbonées) soit au moins sur le charbonpour les raisons expliquées ici. Un critère pourrait donc être : ne plus ouvrir de centrales à charbon et en fermer un tiers d’ici 10 ans, deux tiers d’ici 20 ans, et toutes les centrales d’ici 2050.

Dans le transport, et en particulier les voitures individuelles, les critères peuvent concerner la date à laquelle la vente de véhicules émettant des gaz à effet de serre sera interdite(2040 en France d’après les dernières annonces du gouvernement) et la trajectoire de réduction des émissions par véhicule. C’est ce qui existe en Europe, avec une « marche d’escalier » significative prévue en 2020, qui devrait permettre aux ventes de véhicules électriques de décoller.

En matière de bâtiments, il est plus facile de fixer des normes strictes pour les nouveaux bâtiments que pour la rénovation des bâtiments existants et il est probablement nécessaire de retenir des critères distincts : par exemple tous les nouveaux bâtiments proches de la neutralité énergétique d’ici 2020 (c’est le critère retenu par l’Union européenne) et un taux significatif pour les rénovations substantielles portant sur les bâtiments existants (actuellement de l’ordre de 1%, ce taux a besoin d’être relevé significativement, surtout dans les pays industrialisés où le stock est très important par rapport au rythme de nouvelles constructions).

Ces critères couvrent une part significative des secteurs responsables des émissions, mais pas tous. Il serait utile de traiter aussi du reste du secteur du transport (poids lourds, aviation, transport maritime) ainsi que des questions liées à l’agriculture, à la déforestation, et à l’usage des sols. On peut aller plus loin que ce qui est suggéré ici[1]ou bien avoir des listes plus subtiles avec des critères de premier et de deuxième niveau par exemple.

On peut noter du reste que ce cadre est relativement proche de celui fixé par les « paquets » européens, qui portent en particulier sur les quotas de carbone pour l’énergie et l’industrie, les normes pour les véhicules et les objectifs de construction et de rénovation pour les bâtiments.

En première intention, l’approche proposée ici permettrait donc d’aboutir à environ 6 critères, relativement comparables d’un pays à l’autre, et susceptibles d’être adoptés dans le débat public. Et c’est cette double dimension, la visibilité politique et la comparaison internationale, qui en ferait l’intérêt.L’enjeu de la transition énergétique paraît lointain voire inaccessible parce que le champ des secteurs concernés et des mesures à prendre est considérable : identifier un petit nombre d’objectifs stratégiques, partagés avec la population, rendrait plus visible et plus accessible le chemin proposé. De plus, pour que les efforts demandés paraissent « justes », il ne faut pas seulement, comme on le rappelle souvent à juste titre, tenir compte de ceux dont l’activité est menacée par la transition. Il faut aussi percevoir que les autres pays acceptent un niveau d’effort similaire. Pour cela l’adoption de critères admis au plan international paraît une étape indispensable, qui pourrait, idéalement, permettre d’aboutir à une émulation positive entre les populations des différents pays.

Quelle que soit la complexité intrinsèque de la transition énergétique, nous avons besoin aujourd’hui de viser la simplicité et la transparence, plutôt que l’exhaustivité, pour que les populations puissent se réapproprier des objectifs réalistes.


[1]Voir par exemple « Ten key short-term sectoral benchmarks to limit warming to 1.5°C »de Takeshi Kuramochi et al., Climate Policy, 2017.

Un degré, c’est beaucoup

L’une des difficultés de la communication sur le changement climatique est de faire comprendre que 1°C d’écart de la température moyenne de la Terre a d’énormes conséquences. Ce n’est pas une proposition évidente : si je dois sortir et que je constate qu’il fait 15°C alors qu’hier la température était de 14°C, cela ne change pas grand-chose pour moi. 1°C dans la plupart des situations de la vie quotidienne, ce n’est presque rien. Et pourtant 1°C pour la Terre dans son ensemble, c’est énorme.

C’est l’un des enseignements, en particulier, du dernier rapport spécial du GIEC qui visait à examiner les différences entre un monde à 1,5°C et un monde à 2°C (actuellement la Terre est 1° plus chaude qu’au début de l’ère industrielle). Ce rapport répondait à une commande des gouvernements, à la suite de l’accord de Paris qui précise que les États se donnent comme objectif de maintenir le réchauffement climatique bien en-dessous de 2°C. Il s’agissait donc d’aider les responsables gouvernementaux à mieux définir leur objectif, en connaissance de cause. En pratique, compte tenu des trajectoires actuelles en matière d’émissions, il est à peu près certain que nous dépasserons les 2°C. Mais le rapport est tout de même plein d’enseignements notamment sur cet écart de 0,5°C. C’est ainsi que, d’après le consensus scientifique mondial retracé par le GIEC :

  • à 2° on estime que la proportion d’espèces menacées est environ le double par rapport à 1,5° (20% au lieu de 10% des insectes, 16% au lieu de 8% des plantes, 8% au lieu de 4% des vertébrés)
  • les coraux tropicaux sont menacés à 90% à 1,5° mais disparaissent complètement à 2°
  • il y aura un été sans glace dans l’Arctique tous les 100 ans à 1,5°, tous les 10 ans à 2°
  • 400 millions de personnes en moins seront soumises à des vagues de chaleur extrêmes à 1,5° par rapport à 2°
  • les sécheresses seront beaucoup plus sévères à 2° dans des régions comme la Méditerranée ou l’Afrique
  • 10 millions de personnes en moins seront menacées par la montée des eaux à 1,5° par rapport à 2° (à l’horizon de la fin du siècle : à terme l’impact sera très supérieur) et certaines nations insulaires sont en risque de disparition si on atteint 2° au lieu de 1,5°

Ce que cette liste fait apparaître, et l’observation qui s’impose dans presque tous les domaines lorsque l’on s’intéresse au changement climatique, est que ses effets sont non linéaires : ils sont plus que proportionnels à l’augmentation des températures. Passer de 0,5° à 1°, ou de 1° à 2°, ne double pas les impacts, cela les démultiplie. Il n’y a pas une seule raison à cela car dans chaque cas (les événements climatiques, la biodiversité, la montée des eaux…) les phénomènes en cause sont complexes. Mais il y a un certain nombre d’éléments qu’il est utile d’avoir en tête pour comprendre intuitivement cette non linéarité.

La première est que la température augmente davantage sur terre qu’au-dessus de l’océan (en raison de l’inertie thermique de l’océan, qui met plus de temps à absorber et à relâcher de la chaleur). Cela signifie qu’une augmentation de 1° de la température moyenne peut se traduire par une augmentation de 1,5° ou 2° sur les continents (et dans les villes la hausse est encore plus forte car la densité urbaine empêche la chaleur de se dissiper). 

La seconde, et sans doute la plus cruciale du point de vue des impacts, est qu’une augmentation de la température moyenne se traduit par une augmentation plus forte des extrêmes : on considère en général que l’effet est doublé, autrement dit qu’avec une température qui augmente de 1°, la température extrême atteinte dans l’année augmente de 2° (avec une hausse de 2° la température extrême augmente de 4°, etc.)

Ceci a un effet disproportionné parce que, pour beaucoup d’impacts, ce qui compte n’est pas le niveau moyen de température mais le nombre de jours au-dessus d’un certain seuil, qui représente une menace pour les êtres vivants.

Selon la NASA, il y a 50 ans, seulement 1% de la surface du globe était concernée par des chaleurs extrêmes chaque année : aujourd’hui, ce taux dépasse 10%.[1]La probabilité de retrouver une canicule telle que celle de 2003, qui a provoqué 70 000 morts en Europe, va s’accroître tout au long du 21èmesiècle et un été comme celui de 2003 serait considéré comme un été froid à la fin du siècle, dans les scénarios pessimistes du GIEC(avec la poursuite d’un haut niveau d’émissions).

Il en est de même pour l’agriculture : pour beaucoup de cultures, le rendement baisse brutalement dès lors qu’un seuil est franchi (souvent autour de 30°) et dans ce cas le nombre de jours au-dessus de ce seuil aura un impact significatif sur les récoltes. Les effets peuvent d’ailleurs s’additionner : si la vague de chaleur provoque également une sécheresse cela peut réduire les ressources en eau, la douceur du climat peut être favorable aux insectes parasites de certaines plantes, etc.

L’effet de démultiplication des températures que l’on observe sur terre est encore plus net aux pôles, notamment au pôle nord en raison de l’effet albedo (qui mesure la réflexion du soleil sur le sol) : au fur et à mesure que la glace polaire fond, la glace (qui réfléchit les rayons du soleil) est remplacée par de l’océan (qui les absorbe) ce qui accélère le réchauffement. Le résultat, c’est que l’Arctique se réchauffe deux fois plus vite que le reste de la planète, avec des températures qui atteignent parfois 20° de plus que les normales d’il y a quelques décennies.La surface de la glace en été a diminué de 40%, et sachant que la glace est également plus fine, le volume total de glace s’est quant à lui réduit des trois quarts.

Il existe encore une raison pour laquelle une hausse de température de 1°C a un effet considérable : c’est l’échelle de temps dans laquelle elle se réalise. Par le passé, la Terre a vu sa température se modifier, jusqu’à 4°C en moins, sur des périodes de centaines de milliers d’années (pour des températures non pas inférieures mais supérieures il faut remonter plus loin dans le temps, il y a des millions d’années). Mais ces évolutions ont été progressives ce qui a permis aux écosystèmes, et aux êtres vivants, de s’adapter. Ce qui caractérise l’évolution que nous connaissons est son extraordinaire rapidité puisque nous sommes confrontés à des hausses mesurables sur une échelle de décennies, ce qui est sans précédent dans l’histoire de la planète.Cela empêche l’évolution naturelle et même dans certains cas les déplacements : une solution pour les êtres vivants peut être tout simplement de se déplacer vers le nord (dans l’hémisphère nord) pour maintenir la température de leur habitat mais cela peut susciter d’autres difficultés… et certaines espèces sont dans l’incapacité de se mouvoir assez vite !

Notre intuition est que 1° c’est une petite variation et nous devons donc remettre en question notre intuition, ou notre bon sens. Mais notre bon sens nous permet aussi de comprendre que la Terre est grande… et qu’arriver à réchauffer toute la surface de la Terre d’un degré représente une quantité colossale de chaleur, dont l’impact est forcément majeur. Désormais, nous le constatons tous les jours.


[1]This Is the Way the World Ends: How Droughts and Die-offs, Heat Waves and Hurricanes Are Converging on America, Jeff Nesbit, 2018.

Faut-il réglementer nos assiettes ?

Parmi les secteurs qui génèrent des gaz à effet de serre, l’un des plus importants est l’agriculture. Mais c’est aussi l’un de ceux qui ont reçu le moins d’attention jusqu’ici. Non pas parce qu’il est mal compris – on sait très bien estimer son impact – mais parce qu’il est, sans doute, le plus politiquement délicat, que ce soit vis-à-vis des agriculteurs, ou des consommateurs.

L’agriculture représente plus de 10% du total des émissions de gaz à effet de serre(si l’on considère également l’effet des changements dans l’usage des sols, qui résulte notamment des pratiques agricoles, on arrive à un total de 25%). Toutefois, à la différence de la plupart des autres secteurs, l’impact le plus important ne provient pas du dioxyde de carbone mais de deux autres gaz à effet de serre : le méthane et le protoxyde d’azote. Le méthane provient essentiellement des élevages bovins. Le protoxyde d’azote est lié à la fertilisation des sols, l’azote étant l’un des éléments essentiels des engrais.

L’agriculture est un enjeu crucial par rapport à plusieurs problématiques liées à l’environnement : la protection de la biodiversité, les ressources en eau, le cycle de l’azote, et bien sûr les émissions de gaz à effet de serre. Les trois premières appellent une approche d’ensemble des pratiques agricoles. Mais pour la quatrième, l’émission des gaz à effet de serre et donc l’impact sur le climat, la situation est dans une certaine mesure plus simple : le facteur le plus important étant les émissions de méthane liées aux cultures bovines, la consommation de viande bovine et de produits laitiers est l’un des principaux déterminants.

Il y a deux raisons à cela. La première est que, de manière générale, il est beaucoup moins efficace de produire des calories en cultivant des plantes pour des animaux (ou en leur permettant de les consommer dans des prairies) qu’en cultivant directement des productions végétales pour la consommation humaine. La seconde est que les ruminants décomposent leurs aliments grâce à des procédés extrêmement sophistiqués, faisant intervenir 400 types de microbes, dont certains produisent du méthane : une vraie usine de traitement sur pattes… Résultat : aux États-Unis par exemple, l’élevage de bœuf représente seulement 3% des calories absorbées par les Américains, mais la moitié des émissions du secteur ![1]

De plus, si l’on prend un peu de recul, il faut bien constater l’échec mondial de nos approches agricoles et alimentaires.D’une part parce que 800 millions de personnes dans le monde ne mangent pas à leur faim. Mais aussi parce que, dans les pays les plus développés, les déséquilibres alimentaires ont créé une véritable épidémie d’obésité… et une surconsommation de certaines denrées alimentaires, notamment les protéines !

D’ici la seconde moitié du siècle, la population mondiale devrait atteindre les 10 milliards d’êtres humains. Nourrir cette population de manière soutenable demandera des ajustements majeurs de notre système agricole.Nous devons améliorer la productivité des cultures, pour produire davantage en consommant moins de terres agricoles et en émettant moins de gaz à effet de serre ; et simultanément réduire les gaspillages, qui représentent un tiers du total de la production alimentaire !Cela appelle d’ailleurs des politiques très différentes dans les pays en développement (où les gaspillages sont du côté des producteurs, avec des chaînes de ramassage et de conservation inadéquates) et dans les pays industrialisés (où les gaspillages interviennent plutôt du côté des consommateurs, une grande partie des denrées alimentaires étant jetée par les distributeurs).

Mais cela imposera également de changer notre alimentation, et c’est là que le débat promet d’être vif. Il l’est déjà d’ailleurs, comme en témoigne l’affrontement, à coup de tribunes concurrentes, entre ceux qui réclament un « lundi vert » sans viande et sans poissonet ceux qui fustigent cette initiative au nom de la défense de la filière bovine française.

En fait, les arguments des uns et des autres ne sont pas (totalement) contradictoires. Qu’il soit nécessaire de réduire notre consommation de viande pour des raisons tenant à l’environnement et à la santé n’est guère contestable (s’agissant du bien-être des animaux le débat est plus subjectif et il est aussi possible de modifier les pratiques pour réduire leur souffrance). On peut dire cela sans contester ni le savoir faire des éleveurs et des cuisiniers, et leur dévouement à leur métier, ni l’excellence de la gastronomie française. D’ailleurs réduire notre consommation ne veut pas dire la supprimer (si on ne mange pas de viande le lundi il reste encore six jours dans la semaine) et une moindre consommation peut aller de pair avec le fait de privilégier des produits plus qualitatifs, produits localement.

Au-delà des questions environnementales, il y a la santé publique : un régime avec moins de viande n’est pas seulement meilleur pour l’environnement, il est aussi meilleur pour la santé. Un État qui nous protège – y compris malgré nous – en nous obligeant à porter une ceinture de sécurité ne pourrait-il pas nous encourager à choisir un régime plus sain ?

Mais même en admettant – et c’est pour l’instant loin d’être communément admis – que le gouvernement peut ou doit intervenir dans nos assiettes, pour nous enjoindre, par exemple, de manger moins de viande rouge, quels instruments sont susceptibles d’être mobilisés ? La coercition paraît difficilement envisageable. Une taxe serait probablement plus appropriée mais elle renvoie à des considérations de justice sociale. Si le point d’aboutissement de cette évolution est de faire de la viande de bœuf un luxe que seuls les plus riches pourront se payer – comme cela a pu être le cas par le passé – voire d’instaurer des tickets de rationnement, ou aura plutôt l’impression d’un grand retour en arrière que d’une marche vers le progrès !

Il est clair qu’une évolution de nos pratiques alimentaires devra être culturelle et partagée. Le développement des régimes végétariens ouvre la voie, d’autant qu’il s’accompagne d’initiatives de grands chefs qui s’appuient sur la variété de saveurs offerte par les milliers de légumes et de plantes comestibles. L’éducation au goût, l’information sur les produits, les campagnes de communication ont toutes un rôle à jouer.

L’innovation sera également clé, comme dans tous les domaines. Les aliments à base de plantes sont un marché en pleine croissance, y compris pour remplacer la viande. Les hamburgers végétaux sont de plus en plus populaires et il est probable que de tels produits substitutifs pourraient à terme offrir un triple bénéfice en offrant une nourriture meilleure pour la santé, meilleure pour l’environnement, et moins chère… à condition d’être aussi bons que l’original, ce qui semble en bonne voie. A plus long terme la viande in vitro, développée grâce à l’ingénierie biologique sans utilisation de chair animale, pourrait même apporter une solution technologique (mais sommes-nous prêts à consommer des steaks fabriqués en laboratoire ?)

Pour l’instant, ce n’est pas la tendance mondiale : la consommation de viande augmente de 3% chaque année.[2]Les milliards d’êtres humains qui, dans le monde, aspirent à atteindre notre niveau de développement, n’accepteront pas plus que nous des interdictions sur les aliments qui leur sont offerts. Or, si toute la planète rejoint le niveau de consommation de viande d’un pays comme les États-Unis, sans changement des pratiques agricoles, cela pourrait théoriquement suffire à entraîner un réchauffement très excessif de la planète même si l’on arrivait à supprimer toutes les autres sources d’émissions ! A un moment donné, nous devrons évoluer. Et si grâce à cela nous vivons plus longtemps en bonne santé, tant mieux !


[1]Creating a Sustainable Food FutureWorld Resources Institute, 2018.

[2]« Why people in rich countries are eating more vegan food »The Economist,13 octobre 2018.