Les incertitudes scientifiques : le doute et le risque

Le débat autour du changement climatique a souvent tourné autour de la question des incertitudes : jusqu’à quel point savons-nous que les activités humaines sont à l’origine du réchauffement de la planète ? Jusqu’à quel point sommes-nous sûrs de nos modèles et de leurs prévisions ? Ces deux questions appellent des réponses très différentes. Nous savons de plus en plus de choses… et nous en ignorons encore beaucoup.

Nous connaissons bien l’effet de serre (voir ma FAQ) et nous savons que l’accumulation de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, toutes choses égales par ailleurs, contribue au réchauffement de la planète. Que signifie « savoir » dans ce contexte ? Que le consensus scientifique sur cette question est extrêmement large : d’après plusieurs études, 97% des scientifiques reconnus qui se sont exprimés sur cette question partagent cet avis. Et pourtant, lorsque l’on interroge des citoyens (notamment aux Etats-Unis où la question du changement climatique est plus politiquement polarisée que dans d’autres pays) peu de gens savent que le consensus est si important.[1]

Pendant longtemps, l’une des difficultés était… que la planète ne se réchauffait pas. En effet aux tendances de long terme (les gaz à effet de serre s’accumulent, l’atmosphère se réchauffe) s’ajoute une variabilité naturelle : chaque année de très nombreux facteurs peuvent jouer, en positif ou en négatif sur la température de la planète. Et, de 1998 à 2012 voire 2013 ou 2014 selon les estimations, ces facteurs ont justement joué, assez fortement, dans le sens d’un refroidissement : tant et si bien qu’ils ont presque compensé la tendance de long terme (au réchauffement), aboutissant à un « plateau » dans les températures.

Les scientifiques ont mis du temps à l’expliquer précisément – ils arrivent à le faire aujourd’hui, à partir de mouvements complexes dans les océans et l’atmosphère – mais ils n’ont jamais douté qu’il s’agissait de variabilité temporaire et que la tendance sous-jacente du réchauffement était toujours là.

Et ils avaient raison : à partir de 2015, cette variabilité naturelle s’est inversée et on a connu successivement les années les plus chaudes de l’histoire. Les records n’en finissent pas de tomber, jusqu’à cet été, et la multiplication des épisodes de canicule, de sécheresse et de feux de forêt a rendu plus facile, il faut le reconnaître, le travail de conviction de ceux qui pensent que le réchauffement climatique est un réel danger.

Aujourd’hui des études ont été réalisées pour montrer que même les variations qu’on a pu observer « naturellement » au cours des siècles précédents n’ont jamais atteint la vitesse, et aussi l’uniformité (car il concerne désormais toute la planète) du réchauffement actuel. La conclusion ? Si on devait réaliser aujourd’hui une étude sur le consensus scientifique on serait probablement plus proche de 99%.[2]

Ça, c’est ce qu’on sait. Mais ce qu’on ne sait pas est encore plus important. Et cela concerne notamment l’avenir : qu’est-ce qui va se passer si nous continuons à émettre des gaz à effet de serre ?

Pour répondre à cette question nous avons des modèles, et ces modèles se caractérisent par leur sensibilité : on dit qu’un modèle est sensible si une augmentation donnée de gaz à effet de serre aboutit à une forte élévation de la température. Pour pouvoir comparer les modèles, on a fixé cette mesure de la sensibilité comme suit : la sensibilité du modèle est l’élévation de température que l’on constate, une fois le système parvenu à l’équilibre (donc potentiellement dans plusieurs décennies voire siècles), à la suite d’un doublement de la concentration de dioxyde de carbone dans l’atmosphère par rapport au niveau de l’ère préindustrielle.

Or cette sensibilité est très variable d’un modèle à l’autre : la fourchette (qui dans les faits existe depuis assez longtemps et se réduit peu) est de 1,5° à 4,5°, soit un facteur de 1 à 3 entre les modèles les moins et les plus sensibles ! Autrement dit : si vous prenez un modèle et que vous programmez une augmentation de 280 parties par million (ppm), le niveau du début de l’ère industrielle, à 560 ppm (un doublement), il pourra prévoir que la température s’élève de 1,5°. Mais un autre modèle aboutira à un tout autre résultat, à 4,5°. Et les modèles les plus récents affichent même, dans quelques cas, des sensibilités encore supérieures… C’est ainsi que les modèles en cours de développement par les Français afin d’alimenter les travaux du GIEC aboutissent à des augmentations de température encore plus élevées que dans les précédentes estimations (+7°C d’ici la fin du siècle pour le scénario avec le plus haut niveau d’émissions).[3]

Comment est-ce possible ? Tout simplement parce que si nous connaissons très bien la physique des gaz à effet de serre (c’est une partie relativement simple de la modélisation) beaucoup de sujets sont beaucoup plus complexes. Deux d’entre eux notamment sont la question des aérosols et celle des nuages.

L’industrialisation de la planète a conduit à émettre de nombreuses particules (des aérosols) dans l’atmosphère et nous savons que ceux-ci ont tendance à réduire la température (car ils bloquent les rayons du soleil). Mais nous ne savons pas exactement de combien et du coup il est plus difficile d’interpréter la période passée, et donc de prévoir l’avenir. Cette question est importante car les aérosols n’ont qu’une durée de vie limitée dans l’atmosphère, et, dans un monde de demain plus « propre » (par exemple avec moins de combustion d’énergies fossiles) il y aura moins d’aérosols donc (de par ce seul facteur) des températures un peu plus élevées…

S’agissant des nuages la question est différente : le changement climatique entraîne de nombreuses évolutions, notamment la présence de plus de vapeur d’eau, qui peuvent avoir des conséquences sur la formation des nuages. Si certains nuages qui avaient tendance à réfléchir les rayons du soleil, disparaissent dans une planète plus chaude, alors cela peut avoir un effet important sur la température (quand le réchauffement entraîne un effet qui accroît le réchauffement on parle de rétroaction positive : positive parce qu’elle contribue à l’effet initial même si pour nous qui redoutons le réchauffement climatique il s’agit plutôt d’un effet « négatif » !)

De surcroît, plus on s’éloigne de la situation actuelle, et moins nous sommes certains de nos prévisions. Un monde à +1,5° ou +2° est assez différent du monde d’aujourd’hui. Mais un monde à +3° ou +4° serait très, très différent. Plus on s’éloigne de la situation actuelle, moins on est sûrs de nos modèles, plus il est vraisemblable que ne nouveaux effets difficilement prévisibles aujourd’hui auront un impact.

Cette incertitude colore en réalité toutes nos prévisions, même si par simplicité on a le plus souvent tendance à l’évacuer en se bornant à considérer la moyenne des projections : par conséquent lorsque l’on dit que dans un scénario donné d’émissions on pourrait aboutir à +3°, il faudrait plutôt dire que le point d’arrivée sera compris entre +2° et +4°, voire davantage…

Et donc, nous savons beaucoup de choses, et nous en ignorons beaucoup d’autres… Comment agir dans ce contexte ? Cela suppose de distinguer entre le doute et le risque.

Le doute est partie intégrante de la démarche scientifique : les scientifiques émettent des hypothèses, les testent, et peuvent toujours les remettre en cause s’ils sont confrontés à des résultats inattendus. Le paradoxe c’est que ce doute est souvent utilisé contre les scientifiques eux-mêmes. Depuis des décennies tous ceux qui veulent éviter des actions trop difficiles pour limiter le changement climatique – ou simplement parce que ce n’est pas leur intérêt – plaident que ce doute est une raison de ne pas prendre de décision précipitée : « Pourquoi agir alors que, sans doute, ce n’est pas si grave ? » « Attendons d’y voir plus clair, il sera alors plus facile de prendre les bonnes décisions. »

Sauf que la bonne manière d’approcher la question est en termes de risque : plus nous avons de doutes, plus nous devons adopter une approche conservatrice (ce qui veut dire être plus prudents, donc agir davantage, pas moins, face à la menace) pour éviter des conséquences catastrophiques.

Que penserions-nous de quelqu’un qui nous dirait : « Montez dans l’avion, nous pensons qu’il peut avoir un problème, mais nous préférons en être sûrs avant de lui interdire de voler ? » Ou d’une autorité de sûreté nucléaire qui indiquerait : « Nous avons une inquiétude mais nous allons laisser fonctionner la centrale tant que nous ne sommes pas sûrs que cette inquiétude est justifiée ? » Vous seriez horrifié… C’est le paradoxe : pour l’aviation ou le nucléaire tout le monde comprend bien que s’il y a doute, il y a risque, donc il faut être prudent. Ce n’est que pour un danger plus diffus comme le changement climatique que la logique est parfois inversée : dans le doute, on sous-estime ou on évacue le risque. Ce qui n’a aucun sens.

Pour la planète, comme dans les autres domaines, il faut bien écouter les scientifiques. Ils savent que nous réchauffons l’atmosphère. Mais ils ne sont pas sûrs de l’effet. Ce n’est pas une raison d’en faire moins pour lutter contre le changement climatique. C’est une très bonne raison d’en faire plus.


[1] « Trump thinks scientists are split on climate change. So do most Americans » The Guardian 22 octobre 2018.

[2] « ‘No doubt left’ about scientific consensus on global warming, say experts »The Guardian 24 juillet 2019.

[3] « Jusqu’à + 7 °C en 2100 : les experts français du climat aggravent leurs projections sur le réchauffement »Le Monde, 17 septembre 2019.