Notre planète brûlante

En rassemblant les éléments pour ce blog j’ai rencontré plus d’une centaine de scientifiques. J’ai été impressionné par leur intégrité, leur dévouement, leur passion : si un jour nous arrivons à trouver des réponses à ce défi nous le devrons d’abord à leur engagement et leur idéal de recherche de la vérité. Mais il y a autre chose qui m’a frappé. Pour un grand nombre d’entre eux, il reste un mystère plus profond que toutes les questions encore ouvertes sur les courants océaniques ou le cycle du carbone : comment expliquer, face à une menace identifiée depuis des décennies, une réponse aussi inadéquate ?

Si l’on met de côté la minorité (certes influente) de ceux qui contestent encore la réalité du changement climatique, par aveuglement ou par intérêt, la grande majorité des citoyens acceptent qu’il s’agit d’un danger et qu’il est nécessaire d’agir. Mais ils ne se comportent pas comme s’il s’agissait d’un danger vital. Ils ne le mettent pas en haut de leurs préoccupations, ni lorsqu’ils répondent à des sondages, ni lorsqu’ils expriment leurs attentes avant et pendant les élections.

Si nous ne modifions pas substantiellement nos pratiques, la Terre pourrait atteindre un niveau de réchauffement de 3° ou 4° vers la fin de la vie de nos enfants qui naissent aujourd’hui, voire plus tôt. Et ce que nous dit la science, ce que tous ces chercheurs nous crient en se demandant comment nous n’en tenons pas compte, c’est qu’un monde 3° ou 4° plus chaud est un monde qui serait méconnaissable pour nous, un monde beaucoup moins favorable à la vie que le nôtre.

C’est un monde de températures brûlantes, sur une grande partie du globe. 50% de la surface du globe, regroupant 75% de la population, devient une zone de « danger mortel »dans lequel le nombre de jours par an où la température excède des niveaux qui peuvent être fatals pour une partie de la population (et dans certains cas beaucoup plus que 20 jours, voire toute l’année).[1]Un monde où les tropiques deviennent pratiquement invivables, compte tenu de ces vagues de chaleur et aussi de leur conséquence en termes de sécheresse, de baisse des rendements agricoles, de tension sur les ressources en eau, provoquant probablement des mouvements massifs de population. Au vu des réactions en Europe ou aux États-Unis face à une immigration déjà considérée comme très excessive par certains, que ferons-nous lorsque les migrants venus d’Afrique, en particulier, se présenteront sur nos côtes non pas par centaines de milliers mais par dizaines de millions ?

Les pays les plus pauvres seront indubitablement les plus touchés et ils auront le moins de moyens de s’adapter. On peut considérer que, face à de tels dérèglements, il n’y aura pas d’autre solution que le « chacun pour soi » et la construction de murs (c’est à la mode). Mais aucune solution n’est entièrement efficace contre des femmes et des hommes qui cherchent à échapper à la mort, et la question de notre responsabilité ne pourra pas non plus être évacuée aussi facilement. Les crises actuelles (conflits religieux ou ethniques, déliquescence des États) ont des causes locales qui peuvent éventuellement conduire à discuter de notre devoir de solidarité. Mais le cas du changement climatique est différent : les habitants des pays les plus pauvres sont aussi ceux qui émettent le moins de gaz à effet de serre, et ils sont victimes d’un cataclysme provoqué en grande partie par les émissions historiques des pays industrialisés, liées à un modèle de développement qui nous a servi à merveille mais que, eux, ne pourront pas connaître.

Du reste, le changement climatique sera évidemment loin de ne concerner que les pays en développement. Parmi les « hotspots »climatiques, où se concentrent les plus grands risques, on trouve des régions de tous les grands pays développés. Le Mexique et les plaines du midwest américain, actuel grenier à blé des Etats-Unis, pourraient connaître des sécheresses comparables au dust bowlqui a caractérisé la grande récession des années 30. La Méditerranée sera menacée d’une situation de sécheresse quasi permanente.La canicule de 2003 a montré la vulnérabilité des grandes villes européennes à une température excessive, et pourrait devenir la norme dans la seconde moitié du siècle. Toutes les cités côtières seront touchées par la montée des eaux, et dans certaines zones comme le sud-est des États-Unis, par des inondations et des événements cycloniques rendant quasi impossible le maintien d’un habitat au bord de l’océan.

Ces perspectives rendent la transition écologique nécessaire. Mais il ne faut pas sous-estimer, non plus, l’importance du changement que nous avons à effectuer. Nous devons aujourd’hui apprendre à nous passer d’énergies fossiles, qui ont constitué, pendant l’ère industrielle et jusqu’à aujourd’hui, la base de notre énergie.

Au XIXème siècle, la révolution industrielle a été fondée sur le charbon et l’invention du moteur à vapeur capable de convertir son énergie thermique en énergie mécanique. Le XXème siècle a largement été celui du pétrole, l’extension des sociétés humaines dans les pays industriels, leur occupation de l’espace, étant en grande partie dictées par l’omniprésence de la voiture. Et notre propre époque est, à bien des égards, un âge d’or du gaz naturel. Tout au long de cette période, et encore aujourd’hui dans les pays émergents, la croissance et l’industrialisation passent par les énergies fossiles : le développement, le confort, la richesse proviennent d’une centrale à gaz qui s’allume, d’une voiture qui brûle de l’essence, d’une chaudière à gaz qui procure une chaleur confortable. J’ai choisi pour ce blog le nom de « planète brûlante », non seulement en référence au réchauffement climatique, mais aussi parce que partout où l’homme a installé sa domination sur la nature au cours des siècles passés, sa bannière a été la flamme en haut d’un derrick, dans une centrale à gaz ou dans un moteur à explosion.

En 1990, la part des énergies fossiles dans la production totale d’énergie était de 82%. En 2016, la dernière année disponible[2], cette part était de… 82%.Entre temps, la consommation totale d’énergie a augmenté de plus de 50%, et par conséquent, celle des énergies fossiles également. Il n’y a pas eu, à proprement parler, de transition énergétique.En un quart de siècle, l’opinion a pris conscience de la réalité du changement climatique, le coût des nouvelles énergies renouvelables (solaire et éolien) a considérablement chuté et elles ont été adoptées massivement, et pourtant le monde n’a rien perdu de sa soif inextinguible d’énergies fossiles : elles représentent toujours la part du lion dans notre consommation d’énergie.

Cette simple observation montre l’importance du chemin à parcourir : nous devons complètement changer de modèle, revoir en profondeur nos économies et nos habitudes de consommation. La transition écologique est donc exigeante et ambitieuse. Et pourtant elle est possible, sans sacrifier nos perspectives de croissance, et elle apportera même des bénéfices considérables (fin de notre dépendance énergétique envers d’autres pays, nouvelles activités et nouveaux emplois, et, au-delà même de la lutte contre le changement climatique, autres bénéfices environnementaux comme la diminution de la pollution de l’air), comme je l’ai évoqué ici.

La transition est indispensable, elle est à notre portée, mais elle demande un engagement immédiat. Et pourtant, nous sommes très en-deçà des efforts qui seraient nécessaires. Pourquoi ?

Il peut être utile de rechercher une analogie dans une situation imaginaire à laquelle nous pourrions être confrontés. Si j’ai construit une maison (imaginons même une villa avec piscine) à côté d’un volcan et si quelqu’un vient me dire que ce volcan entrera en éruption demain et détruira la maison (et moi avec), il est probable que je préfèrerai monter dans ma voiture et me mettre à l’abri, en renonçant à ma villa. Bien sûr si je reste au bord de la piscine à siroter mon daïquiri, je vais profiter d’une journée supplémentaire, je serai mieux que dans ma voiture, mais ensuite j’en paierai le prix.

Dans une telle situation, la plupart d’entre nous ferions le choix de la sécurité. Mais la population mondiale, confrontée au défi du changement climatique, préfère continue à utiliser les énergies fossiles un peu plus longtemps (ou beaucoup plus longtemps), même si elle se condamne à des conséquences catastrophiques. L’une des difficultés est évidemment que ce choix est collectif : peut-être que chacun d’entre nous serait prêt à se mettre à l’abri, mais que nous n’acceptons pas de consentir à beaucoup d’efforts en sachant qu’ils ne serviront à rien si les autres pays n’en font pas autant. Et il y a beaucoup d’autres raisons pour lesquelles le changement climatique ne provoque pas la réaction rationnelle, qui serait bien sûr de supprimer rapidement nos émissions de gaz à effet de serre : le danger n’est pas directement perceptible, il est différé dans le temps, il impose des changements profonds, il n’a pas de responsable clairement identifié (ou alors nous sommes tous responsables)… Alors que les menaces qui suscitent les réactions les plus immédiates sont celles qui ont précisément les caractéristiques inverses : lorsque nous sommes confrontés à un danger grave et imminent, en particulier lié à une agression de la part d’un individu ou d’un groupe d’individu, la mobilisation est immédiate.[3]

Et donc nous en venons à la question centrale, qui me paraît la question la plus importante du XXIème siècle : est-ce que nous sommes capables de faire, collectivement, le choix rationnel, celui de modifier nos comportements, ou est-ce que nous allons choisir une forme de suicide collectif, en rendant notre propre planète inhabitable, faute d’avoir su nous adapter ?

Je n’ai pas la réponse à cette question. Certaines des observations qui précèdent pourraient me porter au pessimisme. Pour autant, mon expérience de maire m’a appris une chose : lorsque j’ai rencontré des citoyens pour parler de leurs problèmes et de leurs attentes, j’ai toujours été frappé par le fait que leur plus profonde aspiration était que leurs enfants vivent mieux ou au moins aussi bien qu’eux, qu’ils ne soient pas touchés par les mêmes difficultés (chômage, stagnation de revenus), qu’ils disposent de meilleures perspectives.

A un moment donné, il apparaîtra de manière incontestable – car c’est la vérité et elle est plus évidente chaque jour – que la plus grande menace sur la capacité de la prochaine génération à profiter des mêmes opportunités que nous, est liée au changement climatique. Lorsque cette prise de conscience aura eu lieu, lorsque le débat sera posé en ces termes, alors le changement ne sera pas seulement possible, il sera inéluctable, et ceux qui s’y opposeront seront balayés.

L’objectif de ce blog est, modestement, d’y contribuer. J’y crois. Je sais que cela arrivera et que ce n’est qu’une question de temps. Malheureusement, le temps, nous n’en avons plus beaucoup.


[1]« Global risk of deadly heat », Camilo Mora et al.Nature Climate Change, 2017.

[2]Données de l’Agence Internationale de l’Energie.

[3]Pour une explication détaillée des raisons pour lesquelles il est difficile de mobiliser les populations par rapport au changement climatique voir Don’t Even Think About It: Why Our Brains Are Wired to Ignore Climate Change, George Marshall, 2014.

Une réflexion sur « Notre planète brûlante »

  1. Bonjour,
    Je partage totalement votre point de vue, tant sur le constat établi par les scientifiques, que sur la réaction de l’espèce humaine, face à cet immense bouleversement qui a commencé.
    Il me semble qu’il est nécessaire d’agir globalement évidemment, mais aussi régionalement et localement, en mettant en place une action transversale, collective de sensibilisation, au delà de la division du travail habituelle, et bien normale en période ordinaire.
    L’Etat agit, les Régions agissent, les départements agissent, les intercommunalités et les communes agissent, des entreprises, des filières, des organisations professionnelles agissent, comme des associations, des partis, mais il me semble que ces forces, ces bonnes volontés, n’ont pas encore l’impact à la fois technique, mais surtout social qu’il serait nécessaire de mettre en oeuvre.
    Je pense que des alliances régionales, des conférences évidemment ouvertes, légères, décloisonnées devraient être les moteurs de cette mobilisation.
    Michel Deprost, directeur, Enviscope.com

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *