« Heureux comme à Bourgoin-Jallieu » : comment verdir nos villes

La transition énergétique commence dans les villes. Les zones urbaines regroupent la moitié de la population mondiale et consomment les deux tiers de l’énergie.L’exode rural, la concentration des populations, la création de mégalopoles de plus en plus gigantesques sont des tendances mondiales qui vont se poursuivre tout au long du siècle. Les émissions de gaz à effet de serre trouvent donc leur source, en grande partie, dans les villes, ce qui donne à celles-ci un rôle et une responsabilité particulières, d’autant que les autorités locales sont en première ligne, du fait de leurs compétences, dans des secteurs-clé comme les transports et les bâtiments.

Je suis maire de Bourgoin-Jallieu, une ville de 28 000 habitants dans l’Isère et mon approche de ces questions est donc avant tout celle d’un élu local. Bourgoin-Jallieu est évidemment à la pointe en matière environnementale !Nous avons un réseau de chaleur qui alimente 22% des logements de la ville, de manière presque entièrement renouvelable grâce à l’énergie de l’usine d’incinération d’ordures ménagères (qui sinon serait perdue). Bourgoin-Jallieu accueille Photowatt, la filière d’EDF spécialisée dans la production de panneaux photovoltaïques, et nous posons des panneaux sur nos bâtiments lorsque c’est possible, comme nous l’avons fait récemment sur l’extension de l’école de la Grive. Nous avons installé 300 arceaux à vélo depuis mon élection, aménagé 6 kilomètres de pistes cyclables. Et nous allons implanter des bornes de recharge pour véhicules électriques sur la voie publique (il en existe déjà dans les parkings de la ville) cette année.

En France on considère que le « niveau communal » regroupe les communes et les intercommunalités (vive le mille-feuille territorial !) : Bourgoin-Jallieu appartient à un groupement intercommunal de 100 000 habitants appelé la CAPI et une partie de nos actions passe également par cet échelon. La CAPI va construire un méthaniseur pour générer du biogaz à partir des boues des stations d’épuration et des déchets verts. Elle réalise des parkings relais et porte des solutions de mobilité innovantes comme le covoiturage sur des lignes fixes avec la start up Lane. Elle pratique l’extinction de l’éclairage public la nuit pour économiser de l’énergie, avec les communes volontaires (dont Bourgoin-Jallieu). C’est aussi un territoire emblématique de la construction durable avec une plateforme d’enseignement et d’innovation (ASTUS) et les plus grands laboratoires français de recherche sur le ciment avec Vicat, LafargeHolcim, Kernéos (la fabrication du ciment génère du dioxyde de carbone, mais la recherche vise, entre autres, à réduire l’empreinte carbone des processus en cause). La CAPI souhaite d’ailleurs construire, à Bourgoin-Jallieu, une piscine BEPOS (« bâtiment à énergie positive »), ce qui sera une première !

Nul sujet en France qui ne puisse être noyé dans un jargon et une organisation technocratiques et le changement climatique n’échappe pas à la règle : c’est ainsi que les régions sont tenues d’adopter un schéma régional d’aménagement, de développement durable et d’égalité́ des territoires (SRADDET), et les intercommunalités de plus de 20 000 habitants un plan climat-air-énergie territorial (PCAET), les PCAET étant censés être cohérents avec les SRADDET (de même que les SCOT, les PLU et les PDU[1]…)

Ces documents peuvent avoir la vertu de fixer un cadre général mais en réalité ce qui compte, pour chaque maire, c’est l’attente de sa population. Dans ce domaine nous disposons dans ma commune d’un thermomètre intéressant avec la consultation citoyenne qui nous a occupée en 2018, et qui a permis à 3000 habitants de donner leur vision de Bourgoin-Jallieu dans 10 ans. La première conclusion, c’est que les attentes en matière d’environnement sont fortes : les Berjalliens plébiscitent la réalisation d’espaces verts et l’aménagement de voies cyclables par exemple. Mais une autre demande récurrente concerne la circulation et le stationnement : les Berjalliens veulent pouvoir venir en centre-ville en voiture et se garer facilement. Plus d’espaces verts mais pas moins de voitures : on peut y voir une contradiction, ou une incitation à être créatifs (c’est notre approche !)

En réalité mon expérience de maire est que l’attente des citoyens en matière d’environnement est permanente mais qu’elle ne recoupe qu’en partie les exigences de la transition écologique.Cette dialectique se retrouve notamment dans la question de l’urbanisme. Les prescriptions nationales, inspirées par des objectifs écologiques, vont dans le sens de la concentration des populations : l’État considère qu’il faut « construire sur la ville » en densifiant les centres urbains, afin de limiter les déplacements, en particulier en véhicule individuel (les habitants des centres-villes peuvent accéder aux différents services facilement, prendre le train, alors que ceux des villages n’ont souvent pas d’autre choix que la voiture), et parce qu’un appartement en centre-ville consomme moins qu’une maison à la campagne. Appliquées à la lettre, ces préconisations peuvent aboutir à bétonner de plus en plus des villes déjà denses tout en empêchant ceux qui le souhaitent d’aller habiter au milieu de la nature. C’est l’inverse de ce qu’attendent des Français qui voudraient précisément des villes plus vertes : éviter une urbanisation trop dense, garder la proximité avec les espaces naturels.

Ma réponse, dans ce domaine comme sur les autres sujets, est qu’il vaut mieux essayer de trouver des solutions, en particulier technologiques, qu’aller à l’encontre d’un besoin profond des populations. Densifier l’habitat et éviter l’étalement urbain (pour parler comme les spécialistes de l’aménagement de l’espace) présente des avantages mais ce n’est pas la seule option. Si l’on va dans le sens d’une décarbonation du transport, grâce à la voiture électrique notamment, et si on améliore l’isolation des maisons alors l’étalement urbain cesse d’être un problème.

Le rôle des collectivités locales est essentiel, notamment pour concevoir les mobilités de demain (transports publics, circulations douces, covoiturage…)La pression de l’opinion, l’émulation entre collectivités, représentent des moteurs puissants.

Dans d’autres pays et notamment les États fédéraux, certaines collectivités, lorsqu’elles ont la responsabilité de la politique énergétique en particulier, peuvent présenter des politiques globales avec un impact considérable. Jerry Brown, le gouverneur de la Californie, s’est engagé pour que la Californie toute entière annule ses émissions d’ici 2045,ce qui suppose non seulement de décarboner la production d’électricité, mais aussi les autres secteurs et en particulier les transports routiers, ce qui est une gageure (la Californie est très en avance sur les véhicules électriques, mais ils ne représentent malgré tout que 5% des ventes aujourd’hui).[2]

Mais, tout maire que je suis, et même si l’engagement des élus locaux me paraît fondamental, je ne partage pas l’optimisme de ceux qui pensent que l’initiative locale pourrait suppléer à la défaillance des politiques nationales pour apporter une réponse décisive au problème du changement climatique. D’abord parce que nous n’avons pas les leviers en main pour beaucoup de secteurs (notamment économiques : l’industrie, l’agriculture). Ensuite parce qu’il est difficile d’imaginer que les changements rapides et décisifs qui sont nécessaires vont résulter spontanément de milliers d’initiatives locales qui, comme par miracle, interviendraient toutes au bon moment et avec les bons moyens. Et enfin, plus fondamentalement, parce que la responsabilité des maires est toujours partagée entre différents objectifs contradictoires.

Je l’ai évoqué en ce qui concerne l’urbanisme mais la question centrale est celle des moyens limités dont nous disposons. Bien sûr, si rénover un bâtiment pour le rendre plus efficace énergétiquement est rentable la plupart des maires le feront (et d’ailleurs, il n’est pas nécessaire d’avoir une conscience écologique pour cela). Mais si l’investissement envisagé (réaliser une isolation thermique, poser un panneau photovoltaïque) présente une rentabilité différée ou incertaine alors chaque élu agira en fonction de ses contraintes budgétaires et de l’équilibre qu’il recherche entre ses différents niveaux de responsabilité : l’intérêt direct de ses électeurs, l’intérêt général considéré à l’échelle de la planète.

C’est pourquoi l’engagement des collectivités nécessite aussi un soutien national.Si des politiques publiques rendent plus coûteux le recours aux énergies fossiles, et plus attractives les solutions qui permettent de s’en passer, la plupart des maires seront heureux de participer à la transition. Il faut nous aider à faire les bons choix !


[1]SCOT : schéma de cohérence territoriale, PLU : plan local d’urbanisme, PDU : plan de déplacements urbains.

[2]« California leads subnational efforts to curb climate change »The Economist15 septembre 2018 et « California plans to show the world how to meet the Paris climate target »The Guardian17 septembre 2018.

Une réflexion sur « « Heureux comme à Bourgoin-Jallieu » : comment verdir nos villes »

  1. « Mais, tout maire que je suis, et même si l’engagement des élus locaux me paraît fondamental, je ne partage pas l’optimisme de ceux qui pensent que l’initiative locale pourrait suppléer à la défaillance des politiques nationales pour apporter une réponse décisive au problème du changement climatique. »
    L’initiative locale, en tout cas, celles des citoyennes et des citoyens, ne remplace pas l’action politique locale ou nationale, elle la complète, « la transition sera partagée ou ne sera pas » cela va au-delà d’une simple question d’appropriation, c’est le « dessein » d’un avenir bâti « en commun », en « empathie » avec celles et ceux que nous ne faisons que « représenter »…
    Amclt.
    ps : je poursuis ma lecture du blog…

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