Nos cités sous-marines

La montée des eaux est l’une des conséquences majeures du changement climatique, et l’une de celles qui aura certainement le plus de conséquences sur l’habitat humain.Dans beaucoup de pays du monde, les principaux centres de population sont sur la côte (ou le long des rivières, ce qui les expose également aux inondations).

Ces villes sont menacées non seulement par l’impact mécanique de la montée des eaux – au-delà d’un certain point, les maisons seront littéralement submergées et la vie y deviendra impossible – mais aussi par leur interaction avec les événements climatiques. Les dégâts les plus importants liés aux tempêtes sont souvent l’effet de l’eau, à travers soit les inondations provoquées par des vagues pénétrant dans les terres, soit des pluies torrentielles. Si ces tempêtes deviennent plus puissantes (ce qui peut être l’un des effets du changement climatique), et plus destructrices (parce que les vagues sont plus hautes), alors au-delà d’un certain point, il deviendra absurde de reconstruire continuellement des maisons qui seront immédiatement détruites.

Les phénomènes liés au changement climatique se déroulent sur le long terme (voir ma réflexion sur la question de l’horizon) et c’est particulièrement le cas de la montée du niveau des eaux. Nos actions dans les prochaines années et les prochaines décennies auront des conséquences dans les prochaines décennies et les prochains siècles… Cela peut paraître lointain mais ce n’est pas incertain ou irréel pour autant : nous savons que, en provoquant un certain niveau de réchauffement dans ce siècle, nous rendons inévitable, à terme, une montée des eaux très importante. En 2100 nous pouvons anticiper une montée des eaux de 1 mètre environ (ce qui est déjà considérable) voire jusqu’à 1,50 mètre d’après certains experts. Mais, dans l’hypothèse d’une montée des températures de 3°C d’ici 2100, on pourrait à termeobserver une montée des eaux de 5m à 8m.[1]

Les villes ne seront pas les seules formes d’habitation concernées – dans un pays comme le Bangladesh, c’est une grande partie de la population qui en subira les conséquences, y compris dans les terres agricoles – mais ce sont certainement les plus visibles et les plus emblématiques. En termes de population, les villes asiatiques comme Shanghai et Canton (Guangzhou) en Chine, Bombay (Mumbai) en Inde, sont les plus menacées. On peut ajouter à cette liste Amsterdam, Venise, Miami, La Nouvelle-Orléans, New York, Londres, Tokyo …

Or ces villes emblématiques qui occupent une place si cruciale dans l’histoire de nos civilisations ont-elles-mêmes une durée de vie qui se compte en siècles ou en millénaires, non en années ou en décennies. Nous nous rendons à Venise pour y admirer les palais construits par les doges, à Londres pour nous promener dans le jardin de la Tower of London, fondée par Guillaume le Conquérant. Si nos actes aujourd’hui conduisent à la perte de ces cités, même si c’est seulement dans un siècle ou davantage, nous en porterons une responsabilité historique.

Intéressons-nous à certaines de ces villes. Aux États-Unis, l’État le plus directement concerné par la montée des eaux est la Floride, où se trouvent 22 des 25 villes américaines les plus menacées par les inondations côtières.[2]Miami en particulier concentre 6 millions de personnes dans sa zone métropolitaine et est sans doute la ville du monde avec les plus d’actifs menacés en valeur, à relativement court terme. Miami est déjà régulièrement inondée et paraît condamnée, d’autant que la ville est construite sur une roche poreuse, de sorte que même un mur de protection n’est pas envisageable (l’eau passerait en-dessous). Cela n’empêche d’ailleurs pas les programmes de construction de se poursuivre… On voit là l’effet de deux phénomènes assez répandus mais particulièrement prononcés aux États-Unis. D’une part, le court-termisme des acteurs économiques : il suffit pour que le mouvement se poursuive, que les constructeurs vendent assez rapidement leurs appartements à des promoteurs, qui eux-mêmes se dépêchent de vendre aux clients, dont certains d’ailleurs comptent en profiter quelques années et vendre juste avant que la réalité ne devienne trop évidente. L’autre facteur est l’approche du gouvernement qui garantit, notamment via le National Flood Insurance Program, les maisons détruites par les inondations. Cela fonctionne donc comme une incitation publique à reconstruire indéfiniment dans des zones de plus en plus menacées… un mécanisme politiquement délicat à remettre en cause mais qui devra bien être remis en question tôt ou tard, lorsque la poursuite de la montée du niveau des mers en aura révélé toute l’absurdité.[3]

Shanghai, l’une des plus grandes mégalopoles du monde avec 24 millions d’habitants, est une ville construite sur l’eau (sur la rivière Huangpu, près de l’embouchure du Yangzi Jiang, dans la Mer de Chine Orientale). D’ores et déjà, les voies d’eau ont fait l’objet de constructions monumentales : une barrière de 100 mètres régule les mouvements de la rivière Suzhou qui traverse Shanghai et se jette dans le Huangpu ; d’autres digues et barrières sont envisagées. Mais les possibilités sont limitées par le fait que la ville n’est située en moyenne que 3 mètres au-dessus du niveau de la mer : dans le cas d’un réchauffement de 3°C ou 4°C d’ici la fin du siècle, des zones représentant les trois quarts de la ville se retrouveraient submergées.

Venise est évidemment une ville qui s’est construite avec l’eau et les bâtiments que nous admirons ont souvent été construits par-dessus d’autres, enfouis sous les flots : nous pourrions répéter l’exercice mais cela signifierait abandonner le Palais des Doges ou la Basilique Saint-Marc !Savoir comment sauver Venise dans le contexte de la montée des eaux occupe évidemment les autorités italiennes depuis longtemps et la principale réponse trouvée jusqu’ici est le projet MOSE. Il s’agit de gigantesques vannes mobiles, reposant sur le fond de la lagune et pouvant se relever pour isoler la lagune de la Mer Adriatique en cas de marée haute et de risque d’inondation. Ce projet, confronté à de multiples délais et dépassements budgétaires, montre bien les difficultés que nous pouvons attendre pour protéger de grandes villes. Conçu dans les années 1980 et 1990, lancé en 2002, il pourrait s’achever en 2022 et coûter près de 6 milliards d’euros. Mais son efficacité reste à démontrer, et dépendra de l’amplitude de la montée du niveau des eaux. 

La plupart des grands projets tels que ceux évoqués ici, ont en commun de viser essentiellement à protéger l’existant : construire un mur pour se préserver de la montée des eaux par exemple. Mais cette vision de l’adaptation au changement climatique est limitatrice et, dans certains cas, vaine : l’eau va monter beaucoup et pendant longtemps, et au-delà d’un certain point les murs ne suffiront plus. D’autres communautés, notamment dans des zones historiquement conquises sur la mer comme aux Pays-Bas, recherchent d’autres formes d’adaptation visant à accepter de vivre avec l’eau plutôt que de l’empêcher de rentrer.Cela peut passer par des habitations plus résistantes à l’eau par exemple. Et à terme il sera nécessaire, dans bien des cas, de déplacer les populations plutôt que de construire des ouvrages de plus en plus chers et de moins en moins efficaces, en reconstruisant indéfiniment les habitations détruites.

Les travaux d’adaptation sont nécessaires mais la seule solution rationnelle, dans ce domaine comme dans les autres, est de limiter nos émissions de gaz à effet de serre pour éviter de voir disparaître la plupart de nos villes côtières. A défaut, on peut imaginer que, dans 1000 ans, nos lointains descendants se demanderont comment nous pouvions justifier nos décisions. Sans doute penseront-ils alors que, ayant tué les coraux et une grande partie de la faune marine par le réchauffement et l’acidification des océans, nous avons choisi de submerger nos plus belles cités afin d’offrir de nouveaux spectacles aux plongeurs sous-marins.


[1]Pour cette projection comme, plus bas, pour les scénarios concernant les villes, je me réfère à l’étude and Rising Seas – Our Global LegacyClimate Central, 2015. 

[2]https://www.nbcnews.com/mach/science/here-s-how-rising-seas-could-swallow-these-coastal-cities-ncna872466

[3]Pour en savoir plus sur les dangers qui guettent Miami, et d’autres grandes villes mondiales, voir The Water Will Come: Rising Seas, Sinking Cities, and the Remaking of the Civilized World, Jeff Goodell, 2017.

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