Notre planète brûlante

En rassemblant les éléments pour ce blog j’ai rencontré plus d’une centaine de scientifiques. J’ai été impressionné par leur intégrité, leur dévouement, leur passion : si un jour nous arrivons à trouver des réponses à ce défi nous le devrons d’abord à leur engagement et leur idéal de recherche de la vérité. Mais il y a autre chose qui m’a frappé. Pour un grand nombre d’entre eux, il reste un mystère plus profond que toutes les questions encore ouvertes sur les courants océaniques ou le cycle du carbone : comment expliquer, face à une menace identifiée depuis des décennies, une réponse aussi inadéquate ?

Si l’on met de côté la minorité (certes influente) de ceux qui contestent encore la réalité du changement climatique, par aveuglement ou par intérêt, la grande majorité des citoyens acceptent qu’il s’agit d’un danger et qu’il est nécessaire d’agir. Mais ils ne se comportent pas comme s’il s’agissait d’un danger vital. Ils ne le mettent pas en haut de leurs préoccupations, ni lorsqu’ils répondent à des sondages, ni lorsqu’ils expriment leurs attentes avant et pendant les élections.

Si nous ne modifions pas substantiellement nos pratiques, la Terre pourrait atteindre un niveau de réchauffement de 3° ou 4° vers la fin de la vie de nos enfants qui naissent aujourd’hui, voire plus tôt. Et ce que nous dit la science, ce que tous ces chercheurs nous crient en se demandant comment nous n’en tenons pas compte, c’est qu’un monde 3° ou 4° plus chaud est un monde qui serait méconnaissable pour nous, un monde beaucoup moins favorable à la vie que le nôtre.

C’est un monde de températures brûlantes, sur une grande partie du globe. 50% de la surface du globe, regroupant 75% de la population, devient une zone de « danger mortel »dans lequel le nombre de jours par an où la température excède des niveaux qui peuvent être fatals pour une partie de la population (et dans certains cas beaucoup plus que 20 jours, voire toute l’année).[1]Un monde où les tropiques deviennent pratiquement invivables, compte tenu de ces vagues de chaleur et aussi de leur conséquence en termes de sécheresse, de baisse des rendements agricoles, de tension sur les ressources en eau, provoquant probablement des mouvements massifs de population. Au vu des réactions en Europe ou aux États-Unis face à une immigration déjà considérée comme très excessive par certains, que ferons-nous lorsque les migrants venus d’Afrique, en particulier, se présenteront sur nos côtes non pas par centaines de milliers mais par dizaines de millions ?

Les pays les plus pauvres seront indubitablement les plus touchés et ils auront le moins de moyens de s’adapter. On peut considérer que, face à de tels dérèglements, il n’y aura pas d’autre solution que le « chacun pour soi » et la construction de murs (c’est à la mode). Mais aucune solution n’est entièrement efficace contre des femmes et des hommes qui cherchent à échapper à la mort, et la question de notre responsabilité ne pourra pas non plus être évacuée aussi facilement. Les crises actuelles (conflits religieux ou ethniques, déliquescence des États) ont des causes locales qui peuvent éventuellement conduire à discuter de notre devoir de solidarité. Mais le cas du changement climatique est différent : les habitants des pays les plus pauvres sont aussi ceux qui émettent le moins de gaz à effet de serre, et ils sont victimes d’un cataclysme provoqué en grande partie par les émissions historiques des pays industrialisés, liées à un modèle de développement qui nous a servi à merveille mais que, eux, ne pourront pas connaître.

Du reste, le changement climatique sera évidemment loin de ne concerner que les pays en développement. Parmi les « hotspots »climatiques, où se concentrent les plus grands risques, on trouve des régions de tous les grands pays développés. Le Mexique et les plaines du midwest américain, actuel grenier à blé des Etats-Unis, pourraient connaître des sécheresses comparables au dust bowlqui a caractérisé la grande récession des années 30. La Méditerranée sera menacée d’une situation de sécheresse quasi permanente.La canicule de 2003 a montré la vulnérabilité des grandes villes européennes à une température excessive, et pourrait devenir la norme dans la seconde moitié du siècle. Toutes les cités côtières seront touchées par la montée des eaux, et dans certaines zones comme le sud-est des États-Unis, par des inondations et des événements cycloniques rendant quasi impossible le maintien d’un habitat au bord de l’océan.

Ces perspectives rendent la transition écologique nécessaire. Mais il ne faut pas sous-estimer, non plus, l’importance du changement que nous avons à effectuer. Nous devons aujourd’hui apprendre à nous passer d’énergies fossiles, qui ont constitué, pendant l’ère industrielle et jusqu’à aujourd’hui, la base de notre énergie.

Au XIXème siècle, la révolution industrielle a été fondée sur le charbon et l’invention du moteur à vapeur capable de convertir son énergie thermique en énergie mécanique. Le XXème siècle a largement été celui du pétrole, l’extension des sociétés humaines dans les pays industriels, leur occupation de l’espace, étant en grande partie dictées par l’omniprésence de la voiture. Et notre propre époque est, à bien des égards, un âge d’or du gaz naturel. Tout au long de cette période, et encore aujourd’hui dans les pays émergents, la croissance et l’industrialisation passent par les énergies fossiles : le développement, le confort, la richesse proviennent d’une centrale à gaz qui s’allume, d’une voiture qui brûle de l’essence, d’une chaudière à gaz qui procure une chaleur confortable. J’ai choisi pour ce blog le nom de « planète brûlante », non seulement en référence au réchauffement climatique, mais aussi parce que partout où l’homme a installé sa domination sur la nature au cours des siècles passés, sa bannière a été la flamme en haut d’un derrick, dans une centrale à gaz ou dans un moteur à explosion.

En 1990, la part des énergies fossiles dans la production totale d’énergie était de 82%. En 2016, la dernière année disponible[2], cette part était de… 82%.Entre temps, la consommation totale d’énergie a augmenté de plus de 50%, et par conséquent, celle des énergies fossiles également. Il n’y a pas eu, à proprement parler, de transition énergétique.En un quart de siècle, l’opinion a pris conscience de la réalité du changement climatique, le coût des nouvelles énergies renouvelables (solaire et éolien) a considérablement chuté et elles ont été adoptées massivement, et pourtant le monde n’a rien perdu de sa soif inextinguible d’énergies fossiles : elles représentent toujours la part du lion dans notre consommation d’énergie.

Cette simple observation montre l’importance du chemin à parcourir : nous devons complètement changer de modèle, revoir en profondeur nos économies et nos habitudes de consommation. La transition écologique est donc exigeante et ambitieuse. Et pourtant elle est possible, sans sacrifier nos perspectives de croissance, et elle apportera même des bénéfices considérables (fin de notre dépendance énergétique envers d’autres pays, nouvelles activités et nouveaux emplois, et, au-delà même de la lutte contre le changement climatique, autres bénéfices environnementaux comme la diminution de la pollution de l’air), comme je l’ai évoqué ici.

La transition est indispensable, elle est à notre portée, mais elle demande un engagement immédiat. Et pourtant, nous sommes très en-deçà des efforts qui seraient nécessaires. Pourquoi ?

Il peut être utile de rechercher une analogie dans une situation imaginaire à laquelle nous pourrions être confrontés. Si j’ai construit une maison (imaginons même une villa avec piscine) à côté d’un volcan et si quelqu’un vient me dire que ce volcan entrera en éruption demain et détruira la maison (et moi avec), il est probable que je préfèrerai monter dans ma voiture et me mettre à l’abri, en renonçant à ma villa. Bien sûr si je reste au bord de la piscine à siroter mon daïquiri, je vais profiter d’une journée supplémentaire, je serai mieux que dans ma voiture, mais ensuite j’en paierai le prix.

Dans une telle situation, la plupart d’entre nous ferions le choix de la sécurité. Mais la population mondiale, confrontée au défi du changement climatique, préfère continue à utiliser les énergies fossiles un peu plus longtemps (ou beaucoup plus longtemps), même si elle se condamne à des conséquences catastrophiques. L’une des difficultés est évidemment que ce choix est collectif : peut-être que chacun d’entre nous serait prêt à se mettre à l’abri, mais que nous n’acceptons pas de consentir à beaucoup d’efforts en sachant qu’ils ne serviront à rien si les autres pays n’en font pas autant. Et il y a beaucoup d’autres raisons pour lesquelles le changement climatique ne provoque pas la réaction rationnelle, qui serait bien sûr de supprimer rapidement nos émissions de gaz à effet de serre : le danger n’est pas directement perceptible, il est différé dans le temps, il impose des changements profonds, il n’a pas de responsable clairement identifié (ou alors nous sommes tous responsables)… Alors que les menaces qui suscitent les réactions les plus immédiates sont celles qui ont précisément les caractéristiques inverses : lorsque nous sommes confrontés à un danger grave et imminent, en particulier lié à une agression de la part d’un individu ou d’un groupe d’individu, la mobilisation est immédiate.[3]

Et donc nous en venons à la question centrale, qui me paraît la question la plus importante du XXIème siècle : est-ce que nous sommes capables de faire, collectivement, le choix rationnel, celui de modifier nos comportements, ou est-ce que nous allons choisir une forme de suicide collectif, en rendant notre propre planète inhabitable, faute d’avoir su nous adapter ?

Je n’ai pas la réponse à cette question. Certaines des observations qui précèdent pourraient me porter au pessimisme. Pour autant, mon expérience de maire m’a appris une chose : lorsque j’ai rencontré des citoyens pour parler de leurs problèmes et de leurs attentes, j’ai toujours été frappé par le fait que leur plus profonde aspiration était que leurs enfants vivent mieux ou au moins aussi bien qu’eux, qu’ils ne soient pas touchés par les mêmes difficultés (chômage, stagnation de revenus), qu’ils disposent de meilleures perspectives.

A un moment donné, il apparaîtra de manière incontestable – car c’est la vérité et elle est plus évidente chaque jour – que la plus grande menace sur la capacité de la prochaine génération à profiter des mêmes opportunités que nous, est liée au changement climatique. Lorsque cette prise de conscience aura eu lieu, lorsque le débat sera posé en ces termes, alors le changement ne sera pas seulement possible, il sera inéluctable, et ceux qui s’y opposeront seront balayés.

L’objectif de ce blog est, modestement, d’y contribuer. J’y crois. Je sais que cela arrivera et que ce n’est qu’une question de temps. Malheureusement, le temps, nous n’en avons plus beaucoup.


[1]« Global risk of deadly heat », Camilo Mora et al.Nature Climate Change, 2017.

[2]Données de l’Agence Internationale de l’Energie.

[3]Pour une explication détaillée des raisons pour lesquelles il est difficile de mobiliser les populations par rapport au changement climatique voir Don’t Even Think About It: Why Our Brains Are Wired to Ignore Climate Change, George Marshall, 2014.

« Heureux comme à Bourgoin-Jallieu » : comment verdir nos villes

La transition énergétique commence dans les villes. Les zones urbaines regroupent la moitié de la population mondiale et consomment les deux tiers de l’énergie.L’exode rural, la concentration des populations, la création de mégalopoles de plus en plus gigantesques sont des tendances mondiales qui vont se poursuivre tout au long du siècle. Les émissions de gaz à effet de serre trouvent donc leur source, en grande partie, dans les villes, ce qui donne à celles-ci un rôle et une responsabilité particulières, d’autant que les autorités locales sont en première ligne, du fait de leurs compétences, dans des secteurs-clé comme les transports et les bâtiments.

Je suis maire de Bourgoin-Jallieu, une ville de 28 000 habitants dans l’Isère et mon approche de ces questions est donc avant tout celle d’un élu local. Bourgoin-Jallieu est évidemment à la pointe en matière environnementale !Nous avons un réseau de chaleur qui alimente 22% des logements de la ville, de manière presque entièrement renouvelable grâce à l’énergie de l’usine d’incinération d’ordures ménagères (qui sinon serait perdue). Bourgoin-Jallieu accueille Photowatt, la filière d’EDF spécialisée dans la production de panneaux photovoltaïques, et nous posons des panneaux sur nos bâtiments lorsque c’est possible, comme nous l’avons fait récemment sur l’extension de l’école de la Grive. Nous avons installé 300 arceaux à vélo depuis mon élection, aménagé 6 kilomètres de pistes cyclables. Et nous allons implanter des bornes de recharge pour véhicules électriques sur la voie publique (il en existe déjà dans les parkings de la ville) cette année.

En France on considère que le « niveau communal » regroupe les communes et les intercommunalités (vive le mille-feuille territorial !) : Bourgoin-Jallieu appartient à un groupement intercommunal de 100 000 habitants appelé la CAPI et une partie de nos actions passe également par cet échelon. La CAPI va construire un méthaniseur pour générer du biogaz à partir des boues des stations d’épuration et des déchets verts. Elle réalise des parkings relais et porte des solutions de mobilité innovantes comme le covoiturage sur des lignes fixes avec la start up Lane. Elle pratique l’extinction de l’éclairage public la nuit pour économiser de l’énergie, avec les communes volontaires (dont Bourgoin-Jallieu). C’est aussi un territoire emblématique de la construction durable avec une plateforme d’enseignement et d’innovation (ASTUS) et les plus grands laboratoires français de recherche sur le ciment avec Vicat, LafargeHolcim, Kernéos (la fabrication du ciment génère du dioxyde de carbone, mais la recherche vise, entre autres, à réduire l’empreinte carbone des processus en cause). La CAPI souhaite d’ailleurs construire, à Bourgoin-Jallieu, une piscine BEPOS (« bâtiment à énergie positive »), ce qui sera une première !

Nul sujet en France qui ne puisse être noyé dans un jargon et une organisation technocratiques et le changement climatique n’échappe pas à la règle : c’est ainsi que les régions sont tenues d’adopter un schéma régional d’aménagement, de développement durable et d’égalité́ des territoires (SRADDET), et les intercommunalités de plus de 20 000 habitants un plan climat-air-énergie territorial (PCAET), les PCAET étant censés être cohérents avec les SRADDET (de même que les SCOT, les PLU et les PDU[1]…)

Ces documents peuvent avoir la vertu de fixer un cadre général mais en réalité ce qui compte, pour chaque maire, c’est l’attente de sa population. Dans ce domaine nous disposons dans ma commune d’un thermomètre intéressant avec la consultation citoyenne qui nous a occupée en 2018, et qui a permis à 3000 habitants de donner leur vision de Bourgoin-Jallieu dans 10 ans. La première conclusion, c’est que les attentes en matière d’environnement sont fortes : les Berjalliens plébiscitent la réalisation d’espaces verts et l’aménagement de voies cyclables par exemple. Mais une autre demande récurrente concerne la circulation et le stationnement : les Berjalliens veulent pouvoir venir en centre-ville en voiture et se garer facilement. Plus d’espaces verts mais pas moins de voitures : on peut y voir une contradiction, ou une incitation à être créatifs (c’est notre approche !)

En réalité mon expérience de maire est que l’attente des citoyens en matière d’environnement est permanente mais qu’elle ne recoupe qu’en partie les exigences de la transition écologique.Cette dialectique se retrouve notamment dans la question de l’urbanisme. Les prescriptions nationales, inspirées par des objectifs écologiques, vont dans le sens de la concentration des populations : l’État considère qu’il faut « construire sur la ville » en densifiant les centres urbains, afin de limiter les déplacements, en particulier en véhicule individuel (les habitants des centres-villes peuvent accéder aux différents services facilement, prendre le train, alors que ceux des villages n’ont souvent pas d’autre choix que la voiture), et parce qu’un appartement en centre-ville consomme moins qu’une maison à la campagne. Appliquées à la lettre, ces préconisations peuvent aboutir à bétonner de plus en plus des villes déjà denses tout en empêchant ceux qui le souhaitent d’aller habiter au milieu de la nature. C’est l’inverse de ce qu’attendent des Français qui voudraient précisément des villes plus vertes : éviter une urbanisation trop dense, garder la proximité avec les espaces naturels.

Ma réponse, dans ce domaine comme sur les autres sujets, est qu’il vaut mieux essayer de trouver des solutions, en particulier technologiques, qu’aller à l’encontre d’un besoin profond des populations. Densifier l’habitat et éviter l’étalement urbain (pour parler comme les spécialistes de l’aménagement de l’espace) présente des avantages mais ce n’est pas la seule option. Si l’on va dans le sens d’une décarbonation du transport, grâce à la voiture électrique notamment, et si on améliore l’isolation des maisons alors l’étalement urbain cesse d’être un problème.

Le rôle des collectivités locales est essentiel, notamment pour concevoir les mobilités de demain (transports publics, circulations douces, covoiturage…)La pression de l’opinion, l’émulation entre collectivités, représentent des moteurs puissants.

Dans d’autres pays et notamment les États fédéraux, certaines collectivités, lorsqu’elles ont la responsabilité de la politique énergétique en particulier, peuvent présenter des politiques globales avec un impact considérable. Jerry Brown, le gouverneur de la Californie, s’est engagé pour que la Californie toute entière annule ses émissions d’ici 2045,ce qui suppose non seulement de décarboner la production d’électricité, mais aussi les autres secteurs et en particulier les transports routiers, ce qui est une gageure (la Californie est très en avance sur les véhicules électriques, mais ils ne représentent malgré tout que 5% des ventes aujourd’hui).[2]

Mais, tout maire que je suis, et même si l’engagement des élus locaux me paraît fondamental, je ne partage pas l’optimisme de ceux qui pensent que l’initiative locale pourrait suppléer à la défaillance des politiques nationales pour apporter une réponse décisive au problème du changement climatique. D’abord parce que nous n’avons pas les leviers en main pour beaucoup de secteurs (notamment économiques : l’industrie, l’agriculture). Ensuite parce qu’il est difficile d’imaginer que les changements rapides et décisifs qui sont nécessaires vont résulter spontanément de milliers d’initiatives locales qui, comme par miracle, interviendraient toutes au bon moment et avec les bons moyens. Et enfin, plus fondamentalement, parce que la responsabilité des maires est toujours partagée entre différents objectifs contradictoires.

Je l’ai évoqué en ce qui concerne l’urbanisme mais la question centrale est celle des moyens limités dont nous disposons. Bien sûr, si rénover un bâtiment pour le rendre plus efficace énergétiquement est rentable la plupart des maires le feront (et d’ailleurs, il n’est pas nécessaire d’avoir une conscience écologique pour cela). Mais si l’investissement envisagé (réaliser une isolation thermique, poser un panneau photovoltaïque) présente une rentabilité différée ou incertaine alors chaque élu agira en fonction de ses contraintes budgétaires et de l’équilibre qu’il recherche entre ses différents niveaux de responsabilité : l’intérêt direct de ses électeurs, l’intérêt général considéré à l’échelle de la planète.

C’est pourquoi l’engagement des collectivités nécessite aussi un soutien national.Si des politiques publiques rendent plus coûteux le recours aux énergies fossiles, et plus attractives les solutions qui permettent de s’en passer, la plupart des maires seront heureux de participer à la transition. Il faut nous aider à faire les bons choix !


[1]SCOT : schéma de cohérence territoriale, PLU : plan local d’urbanisme, PDU : plan de déplacements urbains.

[2]« California leads subnational efforts to curb climate change »The Economist15 septembre 2018 et « California plans to show the world how to meet the Paris climate target »The Guardian17 septembre 2018.

Peut-on être de droite et écologiste ?

De toute évidence, le changement climatique n’est ni de gauche ni de droite.La science de la Terre est la même pour tous. L’objectif de laisser à nos enfants une planète habitable n’est pas réservé à une partie de l’hémicycle.

Et de fait, la réalité en France est qu’il y a eu une relative continuité entre les gouvernements. Le « facteur 4 » (la nécessité de diviser par 4 nos émissions d’ici 2050) a été affirmée par Jean-Pierre Raffarin en 2003 et confirmée par tous les gouvernements depuis (jusqu’à ce que Nicolas Hulot affiche une ambition plus forte avec la neutralité carbone en 2050). Le Grenelle de l’environnement engagé par Nicolas Sarkozy et François Fillon, et porté par Jean-Louis Borloo, s’inscrivait dans cette perspective (même s’il a pu être critiqué comme insuffisant notamment en raison de l’abandon d’une taxe carbone).

Pourtant, l’écologie politique semble ancrée à gauche du spectre des partis. De ce fait, des objectifs a priori non partisans (réduire nos gaz à effet de serre, préserver nos espaces naturels) sont souvent présentés aujourd’hui comme impliquant nécessairement une politique de limitation de la croissance (ou de décroissance), de réglementation des grandes entreprises ou de la finance, de dépenses publiques et donc de prélèvements publics supplémentaires (par exemple à travers une taxe carbone qui finance des dépenses de transition), autant de mesures généralement associées à des politiques de gauche.

Pour beaucoup de responsables de gauche, on ne réussira pas la transition bas carbone sans « changer la société » : lutter contre le changement climatique devient ainsi un véritable projet politique global, parfois extrêmement radical, et permettant alors (au choix, ou ensemble) d’en finir avec les multinationales, les marchés, les riches, le capitalisme ou encore les États…Sans vouloir remettre en cause la sincérité de telles positions, elles peuvent parfois donner l’impression que l’écologie devient alors un moyen (utiliser l’argument de la transition nécessaire pour des changements plus profonds) plutôt qu’une fin (rechercher les voies les plus efficaces, donc de préférence les plus simples et les moins coûteuses, pour évoluer vers une société bas carbone).

La droite quant à elle est souvent soupçonnée d’être peu sincère et peu enthousiaste dans son engagement écologique :parce qu’elle refuse les taxations, les réglementations, les freins à la croissance que peuvent éventuellement exiger la transition. Il n’est pas exclu d’ailleurs que la droite se détourne de l’écologie en partie parce qu’elle paraît être confisquée par la gauche, et associée à des thématiques qui peuvent servir de repoussoir : la décroissance, le refus du progrès, la fin de la liberté individuelle.

Aux États-Unis en particulier, où l’approche du changement climatique est extrêmement polarisée (les Démocrates veulent agir, les Républicains le refusent et souvent contestent même l’importance ou la réalité du réchauffement climatique), on peut considérer que l’engagement de l’ancien Vice-Président Al Gore a contribué à figer les lignes en faisant de la lutte contre le changement climatique une cause démocrate.

En France, la situation est différente : peu de gens remettent véritablement en question la nécessité de réduire les émissions de gaz à effet de serre. La question concerne, comme toujours, la recherche d’un équilibre : comment concilier cette volonté avec d’autres objectifs de politique publique. Si l’on peut adresser un reproche à la droite française, ce n’est certes pas de méconnaître les objectifs environnementaux mais plutôt d’être parfois tentée de considérer qu’ils doivent céder le pas à la plupart des autres objectifs.Une taxe carbone serait utile mais elle nuirait au pouvoir d’achat donc on ne peut la retenir. Mieux isoler les bâtiments, passer à la voiture électrique sont des objectifs souhaitables à condition de n’impliquer aucune contrainte et aucun coût supplémentaire pour les Français. Certes il faut manger moins de viande à l’échelle de la planète mais il serait choquant qu’un gouvernement intervienne dans un domaine aussi sensible, et personnel, que l’alimentation, et ainsi de suite… Il s’agit donc plus de définir les lignes rouges à ne pas franchir, qu’une véritable ambition écologique. Un peu à la manière de Nicolas Sarkozy, qui s’est engagé beaucoup plus qu’on ne le dit parfois notamment au moment du Grenelle, mais qui a aussi déclaré en 2010 au salon de l’agriculture, « l’environnement, ça commence à bien faire » pour justifier une approche plus accommodante de ce secteur. 

Je suis moi-même élu Les Républicains, j’ai été membre du RPR et de l’UMP depuis sa fondation, et la question de marier la droite et l’écologie me paraît essentielle. C’est d’ailleurs l’un des objectifs de ce blog, qui est même un double objectif : imaginer une politique de lutte contre le changement climatique qui soit conforme aux valeurs de la droite, et rendre la droite plus sensible à l’exigence et à l’urgence de la transition.

Je ne vais pas ici détailler ce que sont, ou ce que devraient être, les valeurs de la droite (il faudrait un autre blog pour cela !) mais, pour s’en tenir au champ économique, je suis persuadé qu’il est possible de concevoir une politique écologique fondée sur la croissance et l’innovation, et plus fondamentalement sur le libéralisme et le progrès.

La transition écologique est compatible avec la croissance, en premier lieu, parce que cette transition est en réalité un déplacement : il faut remplacer certains secteurs (les énergies fossiles, les industries polluantes) par d’autres (les énergies renouvelables, les industries vertes), comme je l’ai expliqué ici. Il s’agit donc avant tout de développer de nouvelles activités et de nouveaux emplois.

Sur un point au moins, cette évolution sera d’ailleurs incontestablement favorable à notre économie : en réduisant, à terme jusqu’à zéro, nos importants d’énergies fossiles, nous améliorerons significativement notre balance commerciale,la balance énergétique étant du même ordre de grandeur que notre balance des biens et des services[1](autrement dit, en supprimant la facture énergétique, nous serions à l’équilibre pour l’ensemble de nos échanges de biens et de services). Nous mettrons également fin à une menace permanente sur la stabilité de l’économie (l’impact des « chocs pétroliers », même s’il est moindre aujourd’hui, reste une préoccupation). Bien sûr cela ne nous apportera qu’une satisfaction relative si la balance énergétique est demain dominée par des panneaux photovoltaïques et des batteries chinoises, et des éoliennes allemandes : d’où l’importance de développer les filières industrielles associées à ces secteurs d’avenir, et pour cela de favoriser la recherche et l’innovation, à travers des programmes tels que les plans d’investissement d’avenir en France.

A tous ces titres, on peut considérer qu’il s’agit d’une stratégie relativement consensuelle. La difficulté vient des moyens (et des contraintes) pour assurer la transition : jusqu’à quel point le gouvernement doit-il introduire des impôts et des normes pour obliger les Français à changer leurs comportements ? Car il n’y aura pas de transition sans contrainte et, si l’on considère le caractère radical des changements qui seraient nécessaires pour certains objectifs affichés (limiter à 1,5°C le réchauffement de la planète par exemple), on peut même imaginer que seul un État extrêmement autoritaire pourrait y parvenir.

C’est là que, de mon point de vue, une approche libérale de la question du changement climatique, non seulement n’est pas un oxymore comme certains le prétendent, mais peut donner les meilleurs résultats.

Plutôt qu’une norme absolue (interdire les voitures à essence, ou les chaudières au fioul), jouer sur les prix, à travers une taxe carbone par exemple, permet d’adapter les comportements progressivement et en permettant les choix individuels. Bien sûr, comme je l’ai expliqué dans cet article, il ne faut pas qu’il s’agisse d’un prétexte déguisé pour accroître le niveau des recettes et des dépenses : et je suis persuadé qu’une taxation écologique ne pourra être acceptée, en France, que de la part d’un gouvernement ayant également un engagement très fort de réduction globale des prélèvements obligatoires.

Dans d’autres domaines, notamment le bâtiment, il faut un dispositif simple, lisible, prévisible, permettant aux Français de faire leurs choix en connaissance de cause mais avec des incitations suffisamment fortes pour assurer la réalité de la transition dans la durée. Pour l’instant nous n’y sommes pas.

Faut-il empêcher les Français de consommer de la viande ? Évidemment pas. Mais puisque nous savons qu’à terme nous devrons évoluer vers un régime comportant moins de viande, qui sera aussi meilleur pour la santé, nous avons beaucoup de moyens pour faire progressivement évoluer l’information, les menus dans les collectivités publiques, et même les prix.

Et enfin le changement climatique occupe à présent une place essentielle au sein de notre diplomatie. La France, et l’Europe, doivent mener une politique de puissance dans ce domaine : pourquoi accepter des efforts de maîtrise de nos émissions de gaz à effet de serre, si c’est pour importer plus de la part de pays qui n’ont pas les mêmes contraintes que nous ? Les États-Unis nous imposent des politiques extra-territoriales (de manière souvent arbitraire), en sanctionnant l’Iran par exemple, pourquoi ne pas utiliser tous les instruments à notre disposition pour faire partager nos normes (ce qui serait parfaitement justifié au regard de la dimension internationale de l’enjeu) ?

A travers ces différents domaines, on voit se dessiner une approche de l’écologie qui soit compatible avec les préoccupations traditionnelles de la droite, et, à dire vrai, avec les attentes d’une majorité de la population : ne pas renoncer à la croissance économique, faire le pari de la technologie et des filières d’excellence (nucléaire, bois, hydraulique, véhicule du futur, hydrogène…), ne pas perdre de vue nos autres objectifs de politique économique (balance commerciale, compétitivité, emploi), réorienter nos dépenses publiques plutôt que les augmenter afin de ne pas alourdir la pression fiscale, s’appuyer sur la science et non l’idéologie ou encore moins la peur, préserver nos traditions en admettant que parfois le bon sens, la simplicité, le « low tech » peuvent être les meilleures solutions (circuits courts, économie circulaire plutôt que solutions complexes impliquant des échanges avec l’autre bout du monde).

Au-delà des approches partisanes, une chose est sûre : nous ne réussirons pas la transition à travers un discours d’empêchement et de renoncement (nous devons nous priver de tout), et les efforts ou les changements de comportements – qui sont indispensables – doivent s’appuyer sur un chemin vers un futur souhaitable : avec des champions nationaux dans des domaines comme le transport, l’énergie propre, et l’agriculture bien sûr, garantissant l’excellence technologique et le maintien des emplois et de l’activité sur notre territoire. Le tout au service d’une vie plus agréable : les voitures électriques demandent moins d’entretien et coûtent moins cher en carburant, les habitations bien isolées sont aussi plus confortables, la fin des énergies fossiles c’est la fin de beaucoup de pollution, et un régime plus sain (moins de viande, de salé, de sucré, plus de légumes) ne ferait pas de mal à la plupart d’entre nous.

Ce futur n’est pas de droite ou de gauche. Il est désirable, tout simplement. Mais ma famille politique – puisque je parle d’elle dans cet article – doit l’embrasser pour ne pas être du mauvais côté de l’histoire, sur la question politique la plus importante pour notre avenir.


[1]« Commerce extérieur de la France – Résultats 2017 », DG Trésor, 8 février 2018.

Nos cités sous-marines

La montée des eaux est l’une des conséquences majeures du changement climatique, et l’une de celles qui aura certainement le plus de conséquences sur l’habitat humain.Dans beaucoup de pays du monde, les principaux centres de population sont sur la côte (ou le long des rivières, ce qui les expose également aux inondations).

Ces villes sont menacées non seulement par l’impact mécanique de la montée des eaux – au-delà d’un certain point, les maisons seront littéralement submergées et la vie y deviendra impossible – mais aussi par leur interaction avec les événements climatiques. Les dégâts les plus importants liés aux tempêtes sont souvent l’effet de l’eau, à travers soit les inondations provoquées par des vagues pénétrant dans les terres, soit des pluies torrentielles. Si ces tempêtes deviennent plus puissantes (ce qui peut être l’un des effets du changement climatique), et plus destructrices (parce que les vagues sont plus hautes), alors au-delà d’un certain point, il deviendra absurde de reconstruire continuellement des maisons qui seront immédiatement détruites.

Les phénomènes liés au changement climatique se déroulent sur le long terme (voir ma réflexion sur la question de l’horizon) et c’est particulièrement le cas de la montée du niveau des eaux. Nos actions dans les prochaines années et les prochaines décennies auront des conséquences dans les prochaines décennies et les prochains siècles… Cela peut paraître lointain mais ce n’est pas incertain ou irréel pour autant : nous savons que, en provoquant un certain niveau de réchauffement dans ce siècle, nous rendons inévitable, à terme, une montée des eaux très importante. En 2100 nous pouvons anticiper une montée des eaux de 1 mètre environ (ce qui est déjà considérable) voire jusqu’à 1,50 mètre d’après certains experts. Mais, dans l’hypothèse d’une montée des températures de 3°C d’ici 2100, on pourrait à termeobserver une montée des eaux de 5m à 8m.[1]

Les villes ne seront pas les seules formes d’habitation concernées – dans un pays comme le Bangladesh, c’est une grande partie de la population qui en subira les conséquences, y compris dans les terres agricoles – mais ce sont certainement les plus visibles et les plus emblématiques. En termes de population, les villes asiatiques comme Shanghai et Canton (Guangzhou) en Chine, Bombay (Mumbai) en Inde, sont les plus menacées. On peut ajouter à cette liste Amsterdam, Venise, Miami, La Nouvelle-Orléans, New York, Londres, Tokyo …

Or ces villes emblématiques qui occupent une place si cruciale dans l’histoire de nos civilisations ont-elles-mêmes une durée de vie qui se compte en siècles ou en millénaires, non en années ou en décennies. Nous nous rendons à Venise pour y admirer les palais construits par les doges, à Londres pour nous promener dans le jardin de la Tower of London, fondée par Guillaume le Conquérant. Si nos actes aujourd’hui conduisent à la perte de ces cités, même si c’est seulement dans un siècle ou davantage, nous en porterons une responsabilité historique.

Intéressons-nous à certaines de ces villes. Aux États-Unis, l’État le plus directement concerné par la montée des eaux est la Floride, où se trouvent 22 des 25 villes américaines les plus menacées par les inondations côtières.[2]Miami en particulier concentre 6 millions de personnes dans sa zone métropolitaine et est sans doute la ville du monde avec les plus d’actifs menacés en valeur, à relativement court terme. Miami est déjà régulièrement inondée et paraît condamnée, d’autant que la ville est construite sur une roche poreuse, de sorte que même un mur de protection n’est pas envisageable (l’eau passerait en-dessous). Cela n’empêche d’ailleurs pas les programmes de construction de se poursuivre… On voit là l’effet de deux phénomènes assez répandus mais particulièrement prononcés aux États-Unis. D’une part, le court-termisme des acteurs économiques : il suffit pour que le mouvement se poursuive, que les constructeurs vendent assez rapidement leurs appartements à des promoteurs, qui eux-mêmes se dépêchent de vendre aux clients, dont certains d’ailleurs comptent en profiter quelques années et vendre juste avant que la réalité ne devienne trop évidente. L’autre facteur est l’approche du gouvernement qui garantit, notamment via le National Flood Insurance Program, les maisons détruites par les inondations. Cela fonctionne donc comme une incitation publique à reconstruire indéfiniment dans des zones de plus en plus menacées… un mécanisme politiquement délicat à remettre en cause mais qui devra bien être remis en question tôt ou tard, lorsque la poursuite de la montée du niveau des mers en aura révélé toute l’absurdité.[3]

Shanghai, l’une des plus grandes mégalopoles du monde avec 24 millions d’habitants, est une ville construite sur l’eau (sur la rivière Huangpu, près de l’embouchure du Yangzi Jiang, dans la Mer de Chine Orientale). D’ores et déjà, les voies d’eau ont fait l’objet de constructions monumentales : une barrière de 100 mètres régule les mouvements de la rivière Suzhou qui traverse Shanghai et se jette dans le Huangpu ; d’autres digues et barrières sont envisagées. Mais les possibilités sont limitées par le fait que la ville n’est située en moyenne que 3 mètres au-dessus du niveau de la mer : dans le cas d’un réchauffement de 3°C ou 4°C d’ici la fin du siècle, des zones représentant les trois quarts de la ville se retrouveraient submergées.

Venise est évidemment une ville qui s’est construite avec l’eau et les bâtiments que nous admirons ont souvent été construits par-dessus d’autres, enfouis sous les flots : nous pourrions répéter l’exercice mais cela signifierait abandonner le Palais des Doges ou la Basilique Saint-Marc !Savoir comment sauver Venise dans le contexte de la montée des eaux occupe évidemment les autorités italiennes depuis longtemps et la principale réponse trouvée jusqu’ici est le projet MOSE. Il s’agit de gigantesques vannes mobiles, reposant sur le fond de la lagune et pouvant se relever pour isoler la lagune de la Mer Adriatique en cas de marée haute et de risque d’inondation. Ce projet, confronté à de multiples délais et dépassements budgétaires, montre bien les difficultés que nous pouvons attendre pour protéger de grandes villes. Conçu dans les années 1980 et 1990, lancé en 2002, il pourrait s’achever en 2022 et coûter près de 6 milliards d’euros. Mais son efficacité reste à démontrer, et dépendra de l’amplitude de la montée du niveau des eaux. 

La plupart des grands projets tels que ceux évoqués ici, ont en commun de viser essentiellement à protéger l’existant : construire un mur pour se préserver de la montée des eaux par exemple. Mais cette vision de l’adaptation au changement climatique est limitatrice et, dans certains cas, vaine : l’eau va monter beaucoup et pendant longtemps, et au-delà d’un certain point les murs ne suffiront plus. D’autres communautés, notamment dans des zones historiquement conquises sur la mer comme aux Pays-Bas, recherchent d’autres formes d’adaptation visant à accepter de vivre avec l’eau plutôt que de l’empêcher de rentrer.Cela peut passer par des habitations plus résistantes à l’eau par exemple. Et à terme il sera nécessaire, dans bien des cas, de déplacer les populations plutôt que de construire des ouvrages de plus en plus chers et de moins en moins efficaces, en reconstruisant indéfiniment les habitations détruites.

Les travaux d’adaptation sont nécessaires mais la seule solution rationnelle, dans ce domaine comme dans les autres, est de limiter nos émissions de gaz à effet de serre pour éviter de voir disparaître la plupart de nos villes côtières. A défaut, on peut imaginer que, dans 1000 ans, nos lointains descendants se demanderont comment nous pouvions justifier nos décisions. Sans doute penseront-ils alors que, ayant tué les coraux et une grande partie de la faune marine par le réchauffement et l’acidification des océans, nous avons choisi de submerger nos plus belles cités afin d’offrir de nouveaux spectacles aux plongeurs sous-marins.


[1]Pour cette projection comme, plus bas, pour les scénarios concernant les villes, je me réfère à l’étude Mapping Choices – Carbon, Climate and Rising Seas – Our Global LegacyClimate Central, 2015. 

[2]https://www.nbcnews.com/mach/science/here-s-how-rising-seas-could-swallow-these-coastal-cities-ncna872466

[3]Pour en savoir plus sur les dangers qui guettent Miami, et d’autres grandes villes mondiales, voir The Water Will Come: Rising Seas, Sinking Cities, and the Remaking of the Civilized World, Jeff Goodell, 2017.

Des critères de Maastricht pour le climat

L’une des difficultés principales des négociations internationales pour le climat est la question de savoir comment comparer les efforts des différents pays. Cela a d’ailleurs constitué l’essentiel du travail réalisé à Katowice, aboutissant à un dispositif assez complet, mais qui n’offre pas nécessairement un cadre simple et lisible.

Le plus évident, bien entendu, est de mesurer leurs émissions de gaz à effet de serre. Mais cette méthode est relativement sommaire et elle ne tient pas compte de la situation spécifique de certains Etats (la Norvège dispose d’une énergie hydraulique abondante qui lui assure une énergie décarbonée mais ce n’est pas le cas de la plupart des autres pays, par exemple). Il nous faut donc des critères suffisamment robustes, simples, et en même temps adéquats par rapport à la complexité des enjeux. Or,c’est un peu le défi qu’ont eu à résoudre, il y a un quart de siècle, les négociateurs du Traité de Maastricht.

Ces critères, aujourd’hui plus connus sous le nom de critères de Maastricht, étaient formellement des « critères de convergence » puisqu’il s’agissait de préparer l’entrée dans l’euro : ils portaient sur l’inflation, le taux de change, le taux d’intérêt, et les finances publiques (déficit inférieur à 3% du PIB et dette inférieure à 60% du PIB). Aujourd’hui, à la suite de la création de l’euro (et dans la mesure où beaucoup de pays ont vu leur dette s’envoler, notamment au moment de la crise financière…), le critère de déficit est le seul à être encore suivi. Les critères de Maastricht étaient relativement simples, et de ce fait assez loin de caractériser entièrement la santé économique des États membres et leur degré de convergence. Mais ils étaient suffisants pour une analyse générale, et ils permettaient de fixer des objectifs mesurables, atteignables, et auxquels il était possible de donner un contenu économique et aussi politique.

Quels pourraient être des « critères climatiques » possédant des caractéristiques similaires ?

Le premier serait évidemment les émissions de gaz à effet de serre par habitant, la donnée fondamentale de toute comparaison. Mais il s’agit d’une résultante, pas d’un outil que l’on peut fixer a priori. Il faut donc le compléter par d’autres critères qui représentent, autant que possible, des leviers sur lesquels les gouvernements peuvent agir.

L’autre critère général est le prix du carbone. Un prix du carbone peut passer par différents instruments, essentiellement une taxe carbone (à condition qu’elle soit bien conçue) ou bien un marché carbone (ceux qui émettent des émissions doivent acheter des « droits » à ceux qui en économisent, ou à la puissance publique). Le prix pratiqué est ensuite relevé progressivement. Il peut également être comparé entre pays, ce qui ne signifie pas d’ailleurs qu’il soit nécessaire de rechercher un prix mondial unique, l’impact d’un niveau de prix donné pouvant être très différent d’un pays à un autre, surtout s’ils ont des niveaux de développement différents. Mais cet instrument présente l’avantage de pouvoir concerner tous les secteurs, et d’être en particulier le seul à permettre une approche générale du secteur de l’industrie, pour laquelle il est difficile de fixer des normes générales, compte-tenu de la variété des processus en cours.

Le prix du carbone peut concerner également le secteur énergétique : il suffit de relever progressivement ce prix pour rendre, à terme, les énergies fossiles non compétitives. Mais en pratique, il est certainement préférable de retenir un critère spécifique soit sur l’ensemble de l’offre (à travers un pourcentage croissant d’énergies décarbonées) soit au moins sur le charbonpour les raisons expliquées ici. Un critère pourrait donc être : ne plus ouvrir de centrales à charbon et en fermer un tiers d’ici 10 ans, deux tiers d’ici 20 ans, et toutes les centrales d’ici 2050.

Dans le transport, et en particulier les voitures individuelles, les critères peuvent concerner la date à laquelle la vente de véhicules émettant des gaz à effet de serre sera interdite(2040 en France d’après les dernières annonces du gouvernement) et la trajectoire de réduction des émissions par véhicule. C’est ce qui existe en Europe, avec une « marche d’escalier » significative prévue en 2020, qui devrait permettre aux ventes de véhicules électriques de décoller.

En matière de bâtiments, il est plus facile de fixer des normes strictes pour les nouveaux bâtiments que pour la rénovation des bâtiments existants et il est probablement nécessaire de retenir des critères distincts : par exemple tous les nouveaux bâtiments proches de la neutralité énergétique d’ici 2020 (c’est le critère retenu par l’Union européenne) et un taux significatif pour les rénovations substantielles portant sur les bâtiments existants (actuellement de l’ordre de 1%, ce taux a besoin d’être relevé significativement, surtout dans les pays industrialisés où le stock est très important par rapport au rythme de nouvelles constructions).

Ces critères couvrent une part significative des secteurs responsables des émissions, mais pas tous. Il serait utile de traiter aussi du reste du secteur du transport (poids lourds, aviation, transport maritime) ainsi que des questions liées à l’agriculture, à la déforestation, et à l’usage des sols. On peut aller plus loin que ce qui est suggéré ici[1]ou bien avoir des listes plus subtiles avec des critères de premier et de deuxième niveau par exemple.

On peut noter du reste que ce cadre est relativement proche de celui fixé par les « paquets » européens, qui portent en particulier sur les quotas de carbone pour l’énergie et l’industrie, les normes pour les véhicules et les objectifs de construction et de rénovation pour les bâtiments.

En première intention, l’approche proposée ici permettrait donc d’aboutir à environ 6 critères, relativement comparables d’un pays à l’autre, et susceptibles d’être adoptés dans le débat public. Et c’est cette double dimension, la visibilité politique et la comparaison internationale, qui en ferait l’intérêt.L’enjeu de la transition énergétique paraît lointain voire inaccessible parce que le champ des secteurs concernés et des mesures à prendre est considérable : identifier un petit nombre d’objectifs stratégiques, partagés avec la population, rendrait plus visible et plus accessible le chemin proposé. De plus, pour que les efforts demandés paraissent « justes », il ne faut pas seulement, comme on le rappelle souvent à juste titre, tenir compte de ceux dont l’activité est menacée par la transition. Il faut aussi percevoir que les autres pays acceptent un niveau d’effort similaire. Pour cela l’adoption de critères admis au plan international paraît une étape indispensable, qui pourrait, idéalement, permettre d’aboutir à une émulation positive entre les populations des différents pays.

Quelle que soit la complexité intrinsèque de la transition énergétique, nous avons besoin aujourd’hui de viser la simplicité et la transparence, plutôt que l’exhaustivité, pour que les populations puissent se réapproprier des objectifs réalistes.


[1]Voir par exemple « Ten key short-term sectoral benchmarks to limit warming to 1.5°C »de Takeshi Kuramochi et al., Climate Policy, 2017.