Un degré, c’est beaucoup

L’une des difficultés de la communication sur le changement climatique est de faire comprendre que 1°C d’écart de la température moyenne de la Terre a d’énormes conséquences. Ce n’est pas une proposition évidente : si je dois sortir et que je constate qu’il fait 15°C alors qu’hier la température était de 14°C, cela ne change pas grand-chose pour moi. 1°C dans la plupart des situations de la vie quotidienne, ce n’est presque rien. Et pourtant 1°C pour la Terre dans son ensemble, c’est énorme.

C’est l’un des enseignements, en particulier, du dernier rapport spécial du GIEC qui visait à examiner les différences entre un monde à 1,5°C et un monde à 2°C (actuellement la Terre est 1° plus chaude qu’au début de l’ère industrielle). Ce rapport répondait à une commande des gouvernements, à la suite de l’accord de Paris qui précise que les États se donnent comme objectif de maintenir le réchauffement climatique bien en-dessous de 2°C. Il s’agissait donc d’aider les responsables gouvernementaux à mieux définir leur objectif, en connaissance de cause. En pratique, compte tenu des trajectoires actuelles en matière d’émissions, il est à peu près certain que nous dépasserons les 2°C. Mais le rapport est tout de même plein d’enseignements notamment sur cet écart de 0,5°C. C’est ainsi que, d’après le consensus scientifique mondial retracé par le GIEC :

  • à 2° on estime que la proportion d’espèces menacées est environ le double par rapport à 1,5° (20% au lieu de 10% des insectes, 16% au lieu de 8% des plantes, 8% au lieu de 4% des vertébrés)
  • les coraux tropicaux sont menacés à 90% à 1,5° mais disparaissent complètement à 2°
  • il y aura un été sans glace dans l’Arctique tous les 100 ans à 1,5°, tous les 10 ans à 2°
  • 400 millions de personnes en moins seront soumises à des vagues de chaleur extrêmes à 1,5° par rapport à 2°
  • les sécheresses seront beaucoup plus sévères à 2° dans des régions comme la Méditerranée ou l’Afrique
  • 10 millions de personnes en moins seront menacées par la montée des eaux à 1,5° par rapport à 2° (à l’horizon de la fin du siècle : à terme l’impact sera très supérieur) et certaines nations insulaires sont en risque de disparition si on atteint 2° au lieu de 1,5°

Ce que cette liste fait apparaître, et l’observation qui s’impose dans presque tous les domaines lorsque l’on s’intéresse au changement climatique, est que ses effets sont non linéaires : ils sont plus que proportionnels à l’augmentation des températures. Passer de 0,5° à 1°, ou de 1° à 2°, ne double pas les impacts, cela les démultiplie. Il n’y a pas une seule raison à cela car dans chaque cas (les événements climatiques, la biodiversité, la montée des eaux…) les phénomènes en cause sont complexes. Mais il y a un certain nombre d’éléments qu’il est utile d’avoir en tête pour comprendre intuitivement cette non linéarité.

La première est que la température augmente davantage sur terre qu’au-dessus de l’océan (en raison de l’inertie thermique de l’océan, qui met plus de temps à absorber et à relâcher de la chaleur). Cela signifie qu’une augmentation de 1° de la température moyenne peut se traduire par une augmentation de 1,5° ou 2° sur les continents (et dans les villes la hausse est encore plus forte car la densité urbaine empêche la chaleur de se dissiper). 

La seconde, et sans doute la plus cruciale du point de vue des impacts, est qu’une augmentation de la température moyenne se traduit par une augmentation plus forte des extrêmes : on considère en général que l’effet est doublé, autrement dit qu’avec une température qui augmente de 1°, la température extrême atteinte dans l’année augmente de 2° (avec une hausse de 2° la température extrême augmente de 4°, etc.)

Ceci a un effet disproportionné parce que, pour beaucoup d’impacts, ce qui compte n’est pas le niveau moyen de température mais le nombre de jours au-dessus d’un certain seuil, qui représente une menace pour les êtres vivants.

Selon la NASA, il y a 50 ans, seulement 1% de la surface du globe était concernée par des chaleurs extrêmes chaque année : aujourd’hui, ce taux dépasse 10%.[1]La probabilité de retrouver une canicule telle que celle de 2003, qui a provoqué 70 000 morts en Europe, va s’accroître tout au long du 21èmesiècle et un été comme celui de 2003 serait considéré comme un été froid à la fin du siècle, dans les scénarios pessimistes du GIEC(avec la poursuite d’un haut niveau d’émissions).

Il en est de même pour l’agriculture : pour beaucoup de cultures, le rendement baisse brutalement dès lors qu’un seuil est franchi (souvent autour de 30°) et dans ce cas le nombre de jours au-dessus de ce seuil aura un impact significatif sur les récoltes. Les effets peuvent d’ailleurs s’additionner : si la vague de chaleur provoque également une sécheresse cela peut réduire les ressources en eau, la douceur du climat peut être favorable aux insectes parasites de certaines plantes, etc.

L’effet de démultiplication des températures que l’on observe sur terre est encore plus net aux pôles, notamment au pôle nord en raison de l’effet albedo (qui mesure la réflexion du soleil sur le sol) : au fur et à mesure que la glace polaire fond, la glace (qui réfléchit les rayons du soleil) est remplacée par de l’océan (qui les absorbe) ce qui accélère le réchauffement. Le résultat, c’est que l’Arctique se réchauffe deux fois plus vite que le reste de la planète, avec des températures qui atteignent parfois 20° de plus que les normales d’il y a quelques décennies.La surface de la glace en été a diminué de 40%, et sachant que la glace est également plus fine, le volume total de glace s’est quant à lui réduit des trois quarts.

Il existe encore une raison pour laquelle une hausse de température de 1°C a un effet considérable : c’est l’échelle de temps dans laquelle elle se réalise. Par le passé, la Terre a vu sa température se modifier, jusqu’à 4°C en moins, sur des périodes de centaines de milliers d’années (pour des températures non pas inférieures mais supérieures il faut remonter plus loin dans le temps, il y a des millions d’années). Mais ces évolutions ont été progressives ce qui a permis aux écosystèmes, et aux êtres vivants, de s’adapter. Ce qui caractérise l’évolution que nous connaissons est son extraordinaire rapidité puisque nous sommes confrontés à des hausses mesurables sur une échelle de décennies, ce qui est sans précédent dans l’histoire de la planète.Cela empêche l’évolution naturelle et même dans certains cas les déplacements : une solution pour les êtres vivants peut être tout simplement de se déplacer vers le nord (dans l’hémisphère nord) pour maintenir la température de leur habitat mais cela peut susciter d’autres difficultés… et certaines espèces sont dans l’incapacité de se mouvoir assez vite !

Notre intuition est que 1° c’est une petite variation et nous devons donc remettre en question notre intuition, ou notre bon sens. Mais notre bon sens nous permet aussi de comprendre que la Terre est grande… et qu’arriver à réchauffer toute la surface de la Terre d’un degré représente une quantité colossale de chaleur, dont l’impact est forcément majeur. Désormais, nous le constatons tous les jours.


[1]This Is the Way the World Ends: How Droughts and Die-offs, Heat Waves and Hurricanes Are Converging on America, Jeff Nesbit, 2018.

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