Avant de fermer des centrales nucléaires, regardons l’Allemagne

Dans le plan climat énergie présenté par le gouvernement français, et la programmation pluriannuelle de l’énergie qui en fait partie, un point en particulier a retenu l’attention : le rythme de fermeture des centrales nucléaires. Certains considèrent que l’on va trop vite, d’autres pas assez… Pour se faire une opinion, il n’est pas inutile de regarder un pays voisin et ami qui a justement décidé de sortir du nucléaire : l’Allemagne.

En 2011, la catastrophe de Fukushima a marqué un coup d’arrêt dans le développement du nucléaire dans le monde. Mais l’impact le plus significatif s’est fait sentir en Allemagne où le gouvernement d’Angela Merkel a engagé la transition énergétique, l’Energiewende,en prenant la décision de fermer toutes les centrales nucléaires allemandes. A l’époque, l’Allemagne comptait 17 centrales assurant environ le quart de la production électrique du pays : elles sont progressivement retirées et la dernière fermera en 2022. La décision fut également prise de développer massivement les énergies renouvelables, et c’est ce qui a été fait.

Au final, la montée des énergies renouvelables (qui aujourd’hui représentent 30% de la production électrique) a accompagné à la fois la sortie du nucléaire et la baisse du recours au charbon.[1]Ainsi, plus de la moitié de l’effort de déploiement des énergies renouvelables visait à remplacer le nucléaire, donc à substituer une énergie décarbonée à une autre.

Cette évolution a eu plusieurs conséquences. D’une part, elle a coûté très cher : il a fallu subventionner massivement les énergies renouvelables, pour remplacer une électricité bon marché produite par des centrales déjà amorties. De plus on a remplacé une énergie nucléaire « de base » (qui produit de manière continue) par des énergies renouvelables intermittentes (les éoliennes ne tournent que quand il y a du vent, le photovoltaïque ne produit de l’électricité que quand il y a du soleil). Avec 33% de renouvelable en 2017 dans le mix électrique dont 22% pour l’éolien et le solaire, le système électrique connaît d’ores et déjà des situations de tension dans certains cas : en témoigne la nécessité de construire de nouvelles lignes haute tension pour alimenter le sud (où se trouvent les centres industriels) depuis le nord (où est située une partie du parc éolien), qui se heurte à de fortes oppositions.

Au final, les ménages allemands paient deux fois plus cher leur électricité que les ménages français, tout en émettant presque deux fois plus de dioxyde de carbone(9,7 tonnes par personne et par an, contre 5,5 tonnes pour les Français[2]), et même cinq fois plus si on considère uniquement les émissions liées à la production d’électricité ! Payer deux fois plus cher pour des résultats bien moins bons, ce n’est pas une réussite complète… qui conduit à constater qu’en fait l’Allemagne avait moins une stratégie énergétique pour le climat qu’une stratégie énergétique de sortie du nucléaire.

Le débat sur le nucléaire est un débat passionné que nous n’allons pas trancher ici (nous pourrons y revenir plus tard). Les arguments de ceux qui souhaitent en finir avec le nucléaire reposent sur le risque supposé des centrales (en réalité le nucléaire est responsable de beaucoup moins de morts que le charbon par exemple, mais c’est vrai qu’un accident est toujours possible) et sur les conséquences en termes de déchets toxiques. Ce problème est évidemment sérieux mais il est très loin de représenter une menace globale pour l’équilibre de la planète, comme le changement climatique.

D’un pur point de vue économique, en tout cas, s’il est légitime de s’interroger sur l’avenir de cette énergie compte tenu du coût des nouvelles centrales, la décision sur les centrales existantes est très différente. Fondamentalement, fermer une centrale nucléaire qui n’est pas au bout de sa durée de vie (ce que l’Allemagne est un des seuls pays au monde à avoir fait) est une décision économiquement difficile à justifier parce qu’elle représente une destruction massive de capital.Pour le nucléaire, l’essentiel du prix de l’électricité résulte du coût de la construction de la centrale, à la différence des énergies fossiles pour lesquelles il est surtout lié au coût des énergies consommées. Se priver d’une énergie bon marché, qui plus est décarbonée, est une décision étonnante si l’on considère d’abord la nécessité de préserver notre sécurité énergétique tout en réduisant nos émissions.

Quels sont les enseignements du cas allemand pour la France ? La question du nucléaire est évidemment cruciale pour notre pays qui occupe une position unique au monde, avec une électricité nucléaire à 70%. L’ambition affichée par le précédent gouvernement de réduire cette part à 50% en 2025, était clairement inatteignable. Emmanuel Macron, avec sagesse, a repoussé cet objectif à 2035.

Il peut à la rigueur être souhaitable de « lisser » un peu la sortie du nucléaire en évitant de devoir fermer un trop grand nombre de centrales en même temps. Ce sujet se pose en France à cause de la vitesse à laquelle on a construit le parc français, avec un très grand nombre de réacteurs mis en ligne en quelques années à partir de 1980 : s’ils ferment tous à quelques années d’intervalle on assistera à une chute brutale de la production ; c’est ce qu’on appelle « l’effet falaise ». Or l’installations de nouvelles sources d’énergies décarbonées, qu’il s’agisse d’éoliennes ou de centrales solaires (ou de nouvelles centrales nucléaires !) sera nécessairement progressives.

Mais cela ne justifie certainement pas de vouloir aller plus vite que la musique en fermant trop tôt, et de manière massive, des centrales nucléaires. Les énergies fossiles représentent 80% de la consommation totale d’énergie dans le monde, et l’objectif est d’arriver un jour à 0 : cela prendra de toute façon du temps, mais si l’on commence par s’attaquer aux 20% d’énergies décarbonées, on n’en prend pas le chemin !


[1]  « Transition énergétique allemande : la fin des ambitions ? », France Stratégie, août 2017 et « Germany’s energy consumption in 2017 », Craig Morris, Energy Transition, 11 janvier 2018.

[2]Global Carbon Atlas.

Une réflexion sur « Avant de fermer des centrales nucléaires, regardons l’Allemagne »

  1. L’Allemagne n’est pas le seul pays à avoir arrêté des centrales avant leur fin de vie.
    L’Italie, suite à un référendum, et le Japon, suite à un tsunami, l’ont aussi fait, pour des raisons qui n’ont évidemment rien d’économique.
    Mais d’autres pays, comme les USA, ont aussi arrêté des projets pour des raisons économiques.
    Dans tous les cas, cela se traduit par une hausse des émissions de CO2.

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