Le charbon, c’est l’ennemi !

Les émissions de dioxyde de carbone résultent essentiellement de la combustion d’énergies fossiles, c’est-à-dire de pétrole, de gaz, et de charbon. Mais, parce que ces énergies sont utilisées dans une grande variété d’activités (électricité, chauffage, transport, industrie…), il peut être difficile d’identifier des priorités entre toutes les actions qui seraient nécessaires pour réduire significativement nos émissions.

L’une d’entre elles, néanmoins, est incontestable : au niveau mondial, la première marche vers un monde décarboné est de diminuer, le plus rapidement possible, le recours au charbon.

Le charbon représente le tiers de la consommation d’énergie relative aux énergies fossiles (contre 40% pour le pétrole et un peu moins de 30% pour le gaz). Il est utilisé pour fabriquer de l’électricité, pour le chauffage dans certains pays, et pour une grande variété de processus industriels. Par rapport aux deux autres énergies fossiles, il présente deux caractéristiques essentielles.

La première, c’est qu’il est très polluant. S’agissant des émissions de dioxyde de carbone, qui ont le plus d’impact sur le changement climatique, c’est l’énergie la moins efficace : produire une quantité donnée d’électricité avec du charbon génère deux fois plus de dioxyde de carbone qu’avec du gaz naturel.De ce fait, plus de 40% du total mondial des émissions est dû au seul charbon ! Et le charbon est aussi la source d’énergie qui conduit à l’émission du plus grand nombre de particules nocives. On estime ainsi que le charbon coûte sans doute de l’ordre d’un million de vies par an au plan mondial.

La seconde, c’est qu’il est abondant. Si les réserves de pétrole, et dans une moindre mesure de gaz, sont relativement concentrées, en particulier dans les pays du Golfe, il n’en est pas de même pour le charbon : les réserves sont beaucoup plus importantes, et très largement réparties. En particulier, il y a beaucoup de charbon dans des pays comme la Chine et l’Inde, dont la croissance va se poursuivre et qui disposent ainsi d’une source d’énergie peu coûteuse, facile à exploiter, et qui ne pose aucun problème de sécurité d’approvisionnement. En Chine (qui représente la moitié de la consommation mondiale à elle toute seule !), 60% environ de l’électricité est produite aujourd’hui à partir de charbon.

On a ainsi pu estimer que, pour éviter un réchauffement excessif de l’atmosphère, il serait nécessaire de laisser sous terre environ 80% des réserves mondiales de charbon : pour dire les choses autrement, si on continue à exploiter tout le charbon disponible jusqu’à épuisement, nous avons de quoi transformer la planète en fournaise…[1]

Or les choix d’investissement en matière d’installations énergétiques sont extrêmement structurants. Une centrale à charbon construite aujourd’hui va fonctionner pendant 40 ans ou plus. Comme beaucoup de centrales dans les pays émergents asiatiques sont récentes (construites dans les 15 dernières années) elles ont encore une longue durée de vie. Et beaucoup de pays continuent à construire des centrales et en prévoient de nouvelles, notamment la Chine, l’Inde, le Vietnam, la Turquie, l’Indonésie… Au total environ 1500 centrales sont en construction ou programmées dans le monde.[2]

Dans certains pays le charbon cède le pas au gaz, notamment aux Etats-Unis, pour des raisons plus économiques qu’environnementales d’ailleurs, liées à l’exploitation massive du gaz de schiste. Mais au niveau mondial l’effet est bien moindre car les Etats-Unis ont simplement été conduits augmenter leurs exportations (en partie en Europe), exerçant ainsi une pression à la baisse sur les prix mondiaux… qui ont rendu cette énergie plus attractive y compris pour les pays n’en possédant pas.

En France le gouvernement a pris l’engagement de fermer toutes les centrales à charbon d’ici 2022 (il n’y en a plus beaucoup !) Mais en Europe le charbon reste une source d’énergie importante, notamment dans des pays historiquement liés au charbon comme l’Allemagne et la Pologne.Ce n’est pas une fatalité : le Royaume-Uni (berceau de la première révolution industrielle et de l’industrie du charbon) a fermé ses centrales de manière accélérée ces dernières années, parfois en les reconvertissant en centrales à bois. Mais en Allemagne par exemple, le charbon et la lignite représentent encore 45% de la production électrique. C’est le paradoxe de la transition énergétique allemande, l’Energiewende : l’Allemagne est à la fois l’une des pays qui a le plus investi dans les énergies renouvelables, et le champion d’Europe de la consommation de charbon et de lignite. Or la lignite est l’énergie « sale » par excellence, à la fois en termes d’émissions de dioxyde de carbone, de particules fines, et de conséquences sur les paysages et les habitats avec ses grandes mines à ciel ouvert. Une commission a été créée en Allemagne pour examiner ces questions, elle préconise une sortie du charbon à l’horizon 2038.

De manière générale la nécessité stratégique de sortir du charbon pour respecter nos objectifs climatiques, au niveau mondial, est reconnu par un nombre croissant de pays : certains, emmenés par le Royaume-Uni et le Canada, ont constitué la Powering Past Coal Allianceregroupant les États, organisations et entreprises s’engageant dans la transition vers des énergies propres.

Il existe certes une option pour neutraliser les émissions de charbon (ou d’autres centrales, au gaz par exemple) qui serait de prélever et d’enfouir le dioxyde de carbone émis (ce qu’on appelle le captage et de stockage du dioxyde de carbone). Mais cette technique est coûteuse et n’existe pour l’instant que de manière expérimentale. Dans un monde où les énergies renouvelables voient leur prix diminuer rapidement, au point que le solaire est déjà compétitif avec le charbon dans certains pays, il est probable que s’obliger à capter et stocker le dioxyde de carbone produit par les centrales à charbon supprimerait leur rentabilité économique.

Pour sortir du charbon, et comme toujours en matière de transition écologique, les enjeux sociaux sont cruciaux. La fermeture des mines (pour des raisons souvent économiques et non environnementales) a représenté un traumatisme en France comme dans beaucoup de pays, avec la perte simultanée d’emplois, de revenus, d’une identité culturelle, d’une communauté. Mais doit-on considérer pour autant qu’il est préférable de préserver une industrie dangereuse autant pour ceux qui la pratiquent (les accidents dans les mines sont fréquents) que pour le reste de la population (en raison de la pollution), alors que remplacer le charbon par d’autres sources d’énergie créera autant d’emplois nouveaux ?La véritable solution, comme toujours, est de réussir la transition en compensant ceux qui y perdent et en leur offrant de nouvelles opportunités, pas de la repousser le plus longtemps possible.

On a beaucoup commenté sur l’ironie de tenir la dernière conférence sur le climat, la COP24, à Katowice, au cœur du bassin minier de la Silésie, même si le gouvernement polonais a insisté sur le fait qu’il s’agissait justement d’une ville en transition, qui s’est choisie comme slogan « from black to green » (du noir au vert). Dans un monde engagé dans une transition bas carbone, il n’y aura bientôt plus de place pour le charbon.


[1]« The geographical distribution of fossil fuels unused when limiting global warming to 2 °C », Christophe McGlade et Paul Ekins, Nature, 2015.

[2]Unlocking the Inclusive Growth Story of the 21st Century: Accelerating Climate Action in Urgent Times, New Climate Economy, 2018.

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