La transition écologique, le plus grand défi politique de notre époque

Au moment même où les délégués de tous les pays se réunissaient à Katowice pour débattre de la mobilisation en faveur du climat, la France s’est embrasée sous la pression des « gilets jaunes » réclamant (entre autres) la suppression de la taxe carbone qui frappe les carburants.

En apparence, le paradoxe est total. D’un côté, l’action des gouvernements est très insuffisante pour éviter un réchauffement catastrophique de la planète, et les citoyens en prennent désormais conscience. Mais de l’autre, la taxe carbone, l’un des principaux instruments de lutte contre le changement climatique, fait l’objet d’un rejet massif de la part d’un mouvement plébiscité par l’opinion publique.

Clairement, ce qui domine, c’est l’incompréhension. Le gouvernement est manifestement déboussolé face à ces manifestants. De leur côté, les Français ne comprennent pas la logique des efforts qui leur sont demandés. On parle beaucoup de climat, mais nous sommes manifestement encore loin d’un consensus national sur la transition : pourquoi elle est nécessaire, quelle forme elle doit prendre, qu’est-ce qu’une transition juste, quels seront ses coûts et ses bénéfices.

Il est habituel de dire qu’agir pour le climat est urgent et c’est vrai. Mais il est encore plus urgent d’entraîner le pays dans une approche partagée, mobilisatrice, équilibrée, car sinon la transition n’aura pas lieu.

Le point de départ ce débat, c’est la science(comme je le rappelle dans ma foire aux questions) : le changement climatique est une réalité, il aura un impact majeur sur nos vies, et par conséquent limiter les émissions de gaz à effet de serre doit devenir une priorité pour tous les responsables publics.

Bien entendu, la France, responsable d’environ 1% des émissions, ne pourra résoudre toute seule le problème… mais elle a sa part de responsabilité, et un devoir d’exemplarité. Les mesures que nous prenons au plan national sont nécessaires en elles-mêmes mais aussi, dans une certaine mesure, parce que c’est d’elles que dépend notre capacité d’entraînement et de leadership dans le monde (essentiellement à travers l’Union européenne).

Que ce soit au plan national ou mondial, la transition nécessaire représente une transformation profonde de l’économie. Fondamentalement, la transition ne consiste pas à additionner ou à retrancher mais à déplacer : une économie décarbonée ne sera pas beaucoup plus grande (ou petite) mais elle sera très différente car les énergies fossiles auront été remplacées par des énergies renouvelables, les moteurs à explosion par des véhicules électriques, etc. De même, il existe suffisamment d’épargne dans le monde pour financer la transition (et même bien plus)mais à condition de la réorienter : il ne faut pas beaucoup plus d’investissement mais il faut des investissements dans les énergies propres plutôt que dans les énergies fossiles, dans l’industrie verte plutôt que l’industrie traditionnelle. Cela signifie qu’il y aura des gagnants et des perdants (certains secteurs vont se développer et d’autres disparaître) et c’est pourquoi l’accompagnement de la transition pour qu’elle soit juste et acceptable est un enjeu majeur.

La transition aura un coût, au moins à court terme, c’est inévitable pour un changement aussi profond, surtout s’il est rapide. Mais la transition aura aussi des bénéfices, au-delà même de l’immense avantage procuré par le fait d’éviter les dérèglements climatiques les plus graves : un monde décarboné sera aussi un monde moins pollué, dans lequel la France ne sera plus dépendante des importations de pétrole et de gaz.Et les technologies nouvelles qui permettront la transition vont voir leur coût baisser et leurs performances s’accroître au fur et à mesure qu’elles se développent.

Parce que la transition écologique est bien un enjeu politique, elle est indissociable des autres grands débats politiques – et elle est envisagée différemment en fonction des présupposés idéologiques de chacun, ce qui est naturel. Néanmoins je crois que ceux qui voudraient s’appuyer sur l’exigence de la transition pour remettre en cause (au choix) la croissance, le libéralisme, l’économie de marché, ou encore les échanges internationaux se trompent.

Il n’y a pas aucune raison de choisir entre croissance et respect de l’environnement.D’abord parce que la croissance d’aujourd’hui n’est pas celle d’hier : tirée par le numérique, les services, elle n’est pas particulièrement gourmande en énergie (au moins dans les pays développés). Ensuite et surtout parce que la transition reposera sur des innovations, des nouveaux métiers et de nouvelles activités. Il ne s’agit pas d’avoir moins de croissance mais une croissance plus verte.

Et la transition est également compatible avec le libéralisme et l’économie de marché, à condition de s’entendre sur les termes. Le libéralisme est fondé sur un principe de liberté économique et individuelle mais il n’y a pas de libéralisme sans règles.Les entreprises ne sont par nature ni vertueuses ni malfaisantes, mais elles sont capables de s’adapter à condition de recevoir des pouvoirs publics un cadre transparent, dans lequel les conséquences de leurs actes sur l’environnement soient clairement pris en compte, en particulier via un prix du carbone (c’est-à-dire les obliger, d’une manière ou d’une autre, à tenir compte du coût pour la société de la pollution au dioxyde de carbone, comme des autres pollutions).

Et enfin, la transition sera incertaine… Pour imaginer un monde décarboné et la trajectoire qui pourrait nous y conduire, il est nécessaire de se donner un horizon relativement lointain, certainement dans la deuxième moitié du siècle. D’ici là, des changements technologiques et sociétaux auront profondément modifié les conditions de la transition. Certaines questions fondamentales sont vivement débattues Comment adapter les systèmes électriques au caractère intermittent des nouvelles énergies renouvelables et quelle est leur pénétration maximum ? Faut-il réduire le plus rapidement possible toutes les énergies fossiles ou au contraire utiliser certaines d’entre elles (le gaz notamment) comme énergie de transition pendant encore relativement longtemps ? Quelle doit être la part du nucléaire ? L’hydrogène est-il appelé à jouer un rôle important ? Est-ce qu’il vaut mieux faire tout de suite, et massivement, le pari de la voiture électrique, ou privilégier des moteurs thermiques plus efficaces ? 

Nous n’avons pas de réponses certaines à ces questions, et pourtant si nous attendons d’y voir plus clair il sera trop tard.Il faut donc définir les conditions de la transition, sans figer a priori le point d’arrivée, mais en élaborant une stratégie résiliente, adaptative, qui privilégie les mesures dont nous sommes savons qu’elles sont nécessaires. D’ailleurs – et nonobstant l’importance de l’innovation et des nouvelles technologies – cela passe souvent par le choix de solutions robustes, les plus simples et les plus faciles à diffuser largement… au moins dans un premier temps.

Tous ces choix sont fondamentalement des choix politiques. Communiquer les enjeux, fixer une trajectoire, encourager l’innovation, donner aux marchés des signaux crédibles dans la durée, assurer la redistribution et l’équité… et le tout à l’échelle mondiale et dans les délais brefs qui nous restent pour éviter un réchauffement catastrophique de la planète : ce défi est, de loin, le plus complexe et le plus exigeant adressé aux dirigeants politiques mondiaux.