America first, la stratégie américaine pour le climat

Les Etats-Unis ne sont plus le « premier pollueur de la planète » – depuis 2005 la Chine émet plus de dioxyde de carbone, au total, que les Etats-Unis – mais ils restent, parmi les grands pays, de loin celui qui affiche le plus d’émissions par habitant : 16 tonnes par personne et par an contre 7 en moyenne pour l’Union européenne, comme pour la Chine.Pourtant, suite à l’élection de Donald Trump, l’administration américaine est devenue hostile à toute politique volontariste en matière de climat. Le retrait des Etats-Unis de la conférence de Paris en représente la manifestation la plus visible, mais en réalité, elle n’est qu’une initiative parmi beaucoup d’autres, dans ce domaine comme dans le champ environnemental plus généralement.

L’Environmental Protection Agency (EPA) a modifié les règles d’émission qui s’appliquent aux producteurs d’électricité pour limiter leurs contraintes, avec l’objectif assumé de renforcer l’usage du charbon.L’impact des nouvelles règles sera une réduction des émissions de dioxyde de carbone de l’ordre de 1%, au lieu de 20% dans le régime antérieur, fixé par Obama. Les modifications entraîneront également des centaines de morts dues à la pollution et des milliers de cas de pathologies respiratoires. Le plus étonnant, c’est que l’économie de ces nouvelles règles pour l’industrie, estimée à 400 millions de dollars, est négligeable par rapport à la taille du secteur… ce qui s’explique par le fait que le charbon est de moins en moins compétitif, notamment par rapport au gaz, et qu’il ne serait donc pas très coûteux de retenir des normes plus strictes. Autrement dit la nouvelle administration ne souhaite pas engager des mesures en faveur de l’environnement, même quand ces mesures ne coûteraient presque rien.[1]

L’administration a également gelé les règles d’émission appliquées aux voitures en 2020, en retirant l’obligation de continuer à rendre les véhicules moins gourmands en essence les années ultérieures.Cette décision était souhaitée par les fabricants de voiture, mais elle n’est pas particulièrement populaire, car, au-delà de son impact sur l’environnement, elle aura pour conséquence que les Américains vont payer davantage en essence… L’impact en termes de relèvement des émissions du secteur pourrait être de 11% d’ici 2035.[2]Et l’administration cherche également à interdire à la Californie d’imposer des règles plus strictes, ce qui est particulièrement étonnant : pourquoi empêcher un État d’être plus ambitieux ?

Une autre mesure significative concerne les émissions de méthane dues à l’exploitation des énergies fossiles. Le méthane est un gaz à effet de serre beaucoup plus puissant que le dioxyde de carbone, même s’il reste moins longtemps dans l’atmosphère. En diminuant la régularité des inspections des installations de forage, et en augmentant la durée permise pour effectuer les réparations, l’administration permet dans les faits aux exploitants de laisser s’échapper beaucoup plus de méthane.

Ces décisions sont certainement liées en partie à la volonté de Trump de revenir sur toutes les décisions importantes d’Obama (une préoccupation visible dans bien d’autres domaines que l’environnement…) ainsi qu’à la pression de l’industrie. Tous les présidents écoutent les acteurs économiques, ce qui est naturel, mais le poids particulièrement élevé des lobbys de l’énergie dans cette administration est incontestable.Ainsi, les deux postes les plus importants en matière de l’environnement, ceux du directeur de l’Environmental Protection Agency et de l’Interior Department (qui décide par exemple d’autoriser ou non l’exploitation d’énergies fossiles dans les zones naturelles) sont tenus respectivement par Andrew Wheeler et David Bernhardt. Andrew Wheeler est un ancien lobbyiste pour l’industrie du charbon. David Bernhardt travaillait dans une entreprise de conseil juridique pour le secteur des énergies fossiles. Et il ne s’agit que des postes les plus importants, à des niveaux juste en-dessous on trouve des choix encore plus singuliers. Will Happer, le directeur des nouvelles technologies au National Security Council, considère que le changement climatique est une chance et que la Terre tirera globalement bénéfice d’un niveau plus élevé de dioxyde de carbone (un jugement qui n’est évidemment partagé par aucun scientifique du secteur).

Mais, au-delà de l’indifférence de Trump (et plus généralement des Républicains) à l’égard des enjeux environnementaux, il y a aussi un raisonnement derrière ces évolutions. Comme dans Hamlet, « il y a une méthode dans cette folie ».

Celle-ci se trouve dans la nouvelle doctrine de l’EPA, exposée lors de l’adoption des règles modifiées sur les centrales électriques. Dorénavant, pour évaluer les conséquences négatives des émissions, l’EPA ne considère plus l’impact sur la planète, mais seulement sur les Etats-Unis. Cela aboutit évidemment à une évaluation beaucoup plus faible du coût associé à ces émissions, et permet de justifier une politique tolérant plus de pollution (a priori, c’est le but).[3]

Dans le même esprit, l’évaluation qui a accompagné la nouvelle règle (ou plutôt l’absence de règle) sur les émissions de voitures cite explicitement la projection d’une hausse des températures de 4°C d’ici la fin du siècle, ce qui représente la fourchette haute (mais pas invraisemblable) des projections, et serait une catastrophe planétaire. Mais elle n’en déduit pas que cela entraîne une quelconque nécessité de réduire les émissions puisque : d’après les rapporteurs, la décision américaine dans ce domaine à elle seule aurait peu d’impact, de sorte qu’il vaut mieux se préparer à une évolution inéluctable.[4]

Pour égoïste qu’elle soit, cette approche pointe bien le problème fondamental du changement climatique : chaque acteur (qu’il s’agisse d’un Etat ou a fortiori d’une collectivité ou d’un individu) n’a qu’un intérêt limité à agir puisqu’il ne bénéficiera que d’une petite partie de l’impact planétaire de son action. Et ceux qui ne font rien sont, dans le langage des économistes, des « passagers clandestins » : ils bénéficient de tous les efforts des autres, sans consentir aucun coût.

En fait, la stratégie de Donald Trump c’est America first : si le président des Etats-Unis ne regarde que l’impact de ses actions sur les Etats-Unis alors l’incitation à prendre des mesures de réduction des émissions devient très faible. Et si la France, par exemple, devait faire pareil, alors son incitation à faire quoi que ce soit serait pratiquement nulle (puisque la France représente 1% des émissions mondiales, et non 15% comme les Etats-Unis…)

Bien entendu, il s’agit d’une politique à courte vue. Les choix des Etats-Unis ont un impact au-delà de leurs frontières et beaucoup de pays estiment que leur responsabilité à agir est moindre, dès lors que l’un des principaux pollueurs s’exonère de toute responsabilité.

Mais il est indispensable, à plus long terme, d’imaginer un système international dans lequel un ensemble de pays (espérons-le, presque tous) s’engagent dans un dispositif d’engagements réciproques afin de limiter le problème du « passager clandestin ».Et ce jour-là, il faudra aussi trouver une manière de traiter la situation de ceux qui refusent la démarche collective, par exemple à travers une « taxe carbone aux frontières » qui les exclue de fait des règles commerciales favorables pratiquées à l’intérieur du bloc. Il reste à espérer que, d’ici là, les Etats-Unis, qui par le passé ont pu jouer un rôle significatif dans la lutte contre le changement climatique (notamment avec Obama dans la préparation de l’accord de Paris) auront rejoint le camp de ce qu’on pourrait appeler la responsabilité climatique…


[1]“New Trump power plant plan would release hundreds of millions of tons of CO2”Washington Post, 18 août 2018.

[2]“Widespread disapproval greets Trump’s rollback of auto emissions and fuel efficiency standards”, Mark Hand, ThinkProgress,2 août 2018.

[3]« New EPA document reveals sharply lower estimate of the cost of climate change », Chris Mooney, The Washington Post, 11 octobre 2017.

[4]« Trump administration sees a 7-degree rise in global temperatures by 2100 »The Washington Post, 28 septembre 2018.