Nucléaire contre renouvelables : le match !

C’est la question la plus débattue de la transition énergétique, celle qui déchaîne les passions, notamment en France : entre les deux principales sources d’énergie décarbonée, les renouvelables d’une part (hydraulique mais surtout « nouvelles » énergies renouvelables : solaire et éolien), et le nucléaire d’autre part, laquelle est la véritable énergie d’avenir ?

Parce qu’elle tire son énergie essentiellement du nucléaire, et pour le reste en partie de l’hydraulique, la France bénéficie déjà d’une énergie presque entièrement décarbonée, qui plus est à un prix très compétitif car l’électricité de centrales nucléaires amorties est peu chère. C’est une situation presque unique au monde.

C’est d’ailleurs une situation tellement favorable qu’on peut s’étonner de voir que la France a choisi, comme d’autres pays (moins que l’Allemagne mais davantage que beaucoup d’autres), de consacrer des moyens considérables au développement des énergies renouvelables, photovoltaïque et éolien sur terre hier, éolien en mer aujourd’hui. L’approche consistant à investir massivement dans ces secteurs, alors que la France disposait déjà d’une énergie décarbonée, n’était sans doute pas la meilleure utilisation de l’argent public, du moins si on se place du seul point de vue de la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre : il est clair qu’en investissant des sommes comparables dans la mobilité, ou la rénovation thermique, ou même l’énergie hors production électrique (la chaleur renouvelable par exemple) on aurait obtenu une diminution de nos émissions de dioxyde de carbone très supérieure.

Les énergies renouvelables présentent d’autres inconvénients. Elles prennent de la place, ce qui sera une difficulté croissante au fur et à mesure que les emplacements disponibles seront occupés. Elles représentent (pour certains) une pollution visuelle. Elles suscitent parfois de fortes oppositions locales, que l’on constate notamment pour les projets d’éoliennes, qui de ce fait tendent à dériver en temps et donc en coûts. Comme nous importons les panneaux photovoltaïques comme les éoliennes sur terre – tous nos investissements, contrairement aux espoirs initiaux, n’ayant guère favorisé l’apparition d’une industrie française – ils dégradent la balance commerciale, même si la moitié des dépenses environ restent localisées en France (pose, maintenance, réseau…) Et elles sont intermittentes ce qui impose des ajustements, et des coûts, au système électrique. Bref, il n’y a vraiment rien de merveilleux dans les énergies renouvelables… sauf si la comparaison les fait apparaître comme « le pire système à l’exception de tous les autres ». Mais est-ce le cas ?

Ce qui est sûr c’est que nous avons peu de raisons de préférer les énergies renouvelables au nucléaire installé et que fermer des centrales existantes, tant qu’elles peuvent continuer à fonctionner, n’a guère de sens : le contre-exemple allemand le démontre largement.

Mais si l’on réfléchit à l’avenir et non au passé, le tableau est assez différent.

Avec tous leurs défauts, et si l’on raisonne de manière dynamique et non en regardant le passé, les énergies renouvelables ont un avantage considérable : c’est que leur prix se réduit considérablement. On estime qu’en moins d’une dizaine d’années la réduction a atteint 2/3 pour l’éolien et 4/5 pour le photovoltaïque. Ces technologies qui paraissaient encore récemment impraticables à large échelle sans subvention massive, sont dans beaucoup de situations devenues en quelques années compétitives par rapport aux énergies fossiles même sans soutien. La réduction devrait se poursuivre même si plus le coût de l’équipement lui-même (le panneau photovoltaïque, la turbine éolienne) diminue, plus son poids dans la dépense totale (par rapport à la pose, au raccordement au réseau, à la maintenance) est faible, moins il existe de marges d’amélioration.

Et, malheureusement, le nucléaire semble parcourir le chemin inverse… L’EPR, le réacteur de nouvelle génération d’EDF, n’en finit pas d’accumuler les déboires à Flamanville. En 2007, le chantier devait durer cinq ans, pour un coût de 3,3 milliards d’euros. Il devrait finalement durer quinze ans, pour une facture estimée à 11 milliards.[1] Pour différentes raisons, notamment la perte de compétences et les exigences croissantes de sécurité, la France ne paraît plus en mesure de porter le « nouveau nucléaire » dans des conditions acceptables de délais et de coûts.

Alors, la messe est-elle dite et le nucléaire va-t-il définitivement disparaître au profit des énergies renouvelables ?

A ce stade de la réflexion chacun peut apporter sa propre réponse basée sur l’analyse mais aussi sur l’intuition car les projections, pour ces deux types d’énergie, comportent encore beaucoup d’incertitudes. Mon sentiment personnel est que les énergies renouvelables seront la principale énergie de de demain mais que le nucléaire a encore un avenir.

D’abord parce que c’est précisément une énergie très complémentaire des énergies renouvelables. Les renouvelables exigent de la place, le nucléaire est concentré dans l’espace. Les renouvelables sont intermittentes, le nucléaire fournit de l’énergie de base (et même de l’énergie pilotable, dans une certaine mesure). Les renouvelables peuvent être installées rapidement et de manière décentralisée, le nucléaire représente des chantiers importants pour des puissances élevées.

Or il est très largement admis qu’un système énergétique est d’autant plus robuste qu’il repose sur différentes sources d’énergie, les avantages des unes compensant les défauts (et éventuellement les défaillances) des autres. Dans cet esprit il est dommage d’opposer le nucléaire aux renouvelables, c’est sans doute la combinaison gagnante de demain !

Et, si l’on revient sur l’histoire, il n’est pas inutile de rappeler que la France consacre chaque année 5 milliards d’euros au soutien aux énergies renouvelables (en grande partie du fait d’engagements pris il y a dix ans ou plus), soit, sur longue période, beaucoup plus que pour Flamanville ! Il serait paradoxal de dépenser une telle somme pour « lancer » l’investissement dans cette énergie nouvelle, ce qui était l’ambition affichée, mais de refuser de dépenser beaucoup moins, non pas pour subventionner les producteurs chinois de panneaux photovoltaïques comme nous l’avons fait pour le solaire, mais afin de permettre la préservation d’une filière industrielle d’excellence française dans le nucléaire. A condition que ce soit bien un investissement dont on attend un retour, à savoir la capacité, à terme à construire des EPR (ou d’autres réacteurs de nouvelle génération) avec une rentabilité économique minimale. C’est cela qui reste à démontrer.


[1] « L’EPR de Flamanville ne sera pas en service avant 2022 »Le Monde 24 juin 2019.

Pas de vent, pas de soleil : on fait comment ?

Pour réduire (et un jour supprimer) notre dépendance aux énergies fossiles, l’une des voies les plus prometteuses est celle des énergies renouvelables et principalement deux d’entre elles : l’énergie solaire et l’énergie éolienne (qui exploite le vent).

La bonne nouvelle, c’est que le prix de ces énergies a chuté spectaculairement au cours des dernières années, au point que, dans certains pays du monde, des centrales solaires ou éoliennes sont désormais compétitives avec des centrales à charbon.

La moins bonne nouvelle, c’est qu’il n’y a pas toujours du soleil et du vent…et que cela pose un défi particulier aux systèmes électriques. Tout dépend de la part de ces énergies intermittentes dans le système électrique. Jusqu’à un certain seuil (qui est difficile à apprécier mais que nous ne devrions pas atteindre avant une dizaine d’années au moins), il n’y a pas de réelle difficulté et les systèmes peuvent s’adapter pour fournir de l’énergie en continu. Au-delà, la question commence à se poser de savoir comment on peut garder la lumière allumée dans les périodes sans soleil et sans vent. Cette question est cruciale pour aller vers un système énergétique décarboné et, d’une certaine manière, c’est la plus complexe que nous ayons à résoudre pour concevoir des systèmes robustes pour dans 20, 30 ou 50 ans.

Jusqu’à quel point est-ce déjà un sujet ? Certains pays comme le Royaume-Uni et l’Allemagne sont proches de la barre des 20%[1] : pour l’Allemagne des tensions apparaissent déjà dans le système électrique, qui se manifestent par des besoins en infrastructures (lignes haute tension) notamment. D’autres pays comme le Danemark sont beaucoup plus haut, à près de 50% : comme le Danemark est un petit pays il bénéficie de la flexibilité qu’apporte son intégration au système européen (lorsqu’il n’y a pas de vent pour ses éoliennes, il peut importer de l’électricité d’autres pays) mais ce qui fonctionne pour le Danemark ne serait sans doute pas viable pour l’ensemble de l’Union européenne, en tout cas pour l’instant. Une autre mesure des difficultés déjà constatées est l’effacement de la production d’énergie renouvelable : en Chine, 12% de l’énergie éolienne et 6% de l’énergie solaire potentiellement disponibles en 2017 ont été perdues car le système n’était pas en mesure de l’absorber.

Pour répondre à cette difficulté, il faut introduire de la flexibilité dans le système électrique et pour cela il y a quatre méthodes : avoir des sources d’énergie disponibles à la demande, prévoir du stockage, améliorer les interconnexions entre systèmes électriques et moduler la demande d’énergie.

Aujourd’hui la principale source de flexibilité est, de loin, les centrales thermiques, en particulier au gaz :il suffit d’alimenter la centrale lorsqu’il n’y a plus de vent ou de soleil. Ce système fonctionne très bien, son principal défaut c’est qu’il repose sur des énergies fossiles donc ce n’est pas une solution pour aller vers un système décarboné ! Économiquement, il n’est pas non plus sans susciter des interrogations en raison d’une contradiction : plus il y a d’énergies renouvelables, moins les centrales à gaz (par exemple) sont rentables puisqu’elles ne tournent qu’une partie de l’année ; mais plus elles sont nécessaires pour pallier la défaillance éventuelle des énergies intermittentes. Du coup, comment les financer ?

L’autre source importante de flexibilité dans l’offre d’énergie provient des centrales hydrauliques. Il est possible d’en ajuster le débit et certains centrales, appelées stations de transfert d’énergie par pompage (STEP), peuvent même stocker de l’énergie en transférant de l’eau dans un bassin supérieur, puis la restituer en faisant redescendre l’eau. Il s’agit d’une certaine manière de la solution idéale mais le nombre de sites est contraint par la géographie.

Les interconnexions sont fondamentales pour améliorer le fonctionnement du système électrique :en Europe par exemple les interconnexions entre pays jouent un grand rôle pour créer un marché unifié de l’électricité dans lequel une insuffisance de production dans un pays n’est pas problématique, du moment qu’un autre pays voisin dispose au même moment d’une source disponible. Globalement, plus on considère un marché large (l’Europe plutôt que la France seule), plus il y a de chance que la défaillance d’une zone soit compensée par une offre excédentaire dans une autre. Cela ne résoudra sans doute pas entièrement le problème car il peut y avoir des jours en hiver où il fait très froid (d’où une demande forte d’électricité pour la chaleur), où il n’y a pas de soleil (c’est fréquent en hiver !) et où le vent ne souffle pas dans une grande partie de l’Europe (cela peut arriver car les gisements de vent les plus importants, en Europe du nord, ne sont pas totalement indépendants).

La modulation de la demande, enfin, consiste à proposer à certains utilisateurs de réduire leur consommation au moment où il y a moins d’électricité disponible. Cela peut faire l’objet d’une rémunération spécifique (ce système existe pour certains industriels gros consommateurs qui acceptent de diminuer leur consommation, parfois avec un délai de quelques secondes, à des moments de tension) ou bien résulter d’une tarification (c’est le principe des heures pleines et creuses). La modulation de la demande ne représente que 1% de la flexibilité actuelle du système mais le potentiel est très supérieur.C’est vrai dans l’industrie mais aussi dans le commerce ou chez les particuliers. On pourrait imaginer, demain, que « l’internet des objets » se traduise par des bâtiments entièrement connectés dans lesquels la modulation de la consommation en fonction de la période de la journée se fasse de manière automatique (à titre d’exemple, un réfrigérateur peut cesser de fonctionner pendant une ou deux heures sans conséquence sur la conservation des aliments).

Quel que soit le potentiel de ces différentes pistes, il est certain que, au-delà d’un certain seuil et plus encore dans un système électrique entièrement décarboné, il sera nécessaire de disposer de capacités de stockage beaucoup plus importantes qu’aujourd’hui.

Ces capacités de stockage devront être de différentes natures car il existe en réalité deux formes différentes de variabilité à traiter. La première est la variabilité journalière : il y a du soleil le jour mais pas la nuit donc il faudrait pouvoir stocker l’électricité solaire le jour et l’utiliser la nuit, ou de l’électricité éolienne le matin pour l’après-midi par exemple. La seconde est la variabilité saisonnière : en Europe du Nord, il y a du soleil en été mais très peu en hiver donc il faudrait pouvoir stocker l’énergie correspondante pendant des mois. Si, comme certains le prévoient, l’énergie solaire devient dans quelques décennies l’énergie de choix pour le monde compte tenu de la chute de son coût[2]alors cette question deviendra essentielle.

Pour la variabilité journalière, la solution naturelle est la batterie. Et il est possible qu’un monde d’électricité décarbonée soit aussi un monde de batteries abondantes. Des grandes centrales à batteries pourraient ainsi remplacer des centrales à gaz pour couvrir la demande en période de pointe : la Californie a prévu d’installer 4 gigawatts de puissance (ce qui permettrait, par comparaison, de couvrir 10% de la consommation moyenne française en été).[3]On peut aussi imaginer un fonctionnement plus décentralisé : dans un monde plus électrique avec des voitures électriques, voire des batteries résidentielles, dans un grand nombre de ménages, il serait théoriquement possible de mobiliser l’ensemble de ces capacités de stockage en fonction des besoins du système électrique dans son ensemble.

Comme pour le coût des énergies renouvelables, notamment les panneaux photovoltaïques, la chute du coût des batteries rend crédible des scénarios qui paraissaient économiquement inconcevables il y a quelques années. De 1200 $ par kWh en 2009, il a chuté à 200 $ en 2016 et la baisse continue de se poursuivre. Mais ce qui est envisageable en théorie n’est pas forcément facile à réaliser à court terme : aujourd’hui la part des batteries dans le fonctionnement du système électrique reste négligeable et, malgré la chute de leurs cours, d’autres solutions sont probablement préférables, au moins pour les prochaines années.

Par ailleurs, les batteries ne sont pas une solution viable pour le stockage saisonnier, qui ne peut guère s’envisager qu’à travers des fluides : gaz ou liquide. Là aussi les solutions existent : l’hydrogène (que l’on peut fabriquer par électrolyse, à partir de l’eau) peut être stockée, puis consommée (pour la chaleur ou le transport). On peut aussi utiliser l’hydrogène pour fabriquer des carburants synthétiques, du méthane ou de l’essence, à condition de le combiner avec du dioxyde de carbone capturé directement dans l’atmosphère (dans ce cas, le carburant produit est neutre en termes d’émission : lorsqu’il est consommé on se contente de rejeter dans l’atmosphère le dioxyde de carbone qu’on y a puisé).[4]Potentiellement, une telle filière pourrait produire des carburants utilisables dans les infrastructures existantes (stations-service et conduites de gaz) ce qui serait beaucoup plus simple que de développer de nouveaux équipements.Malheureusement tous ces processus sont très gourmands en énergie, et donc coûteux : mais leur prix baissera s’ils sont envisagés à grande échelle et ils pourraient devenir intéressants dans un monde d’énergie solaire presque gratuite… à condition que ce monde arrive un jour.

Ce qui est sûr c’est que nous atteindrons d’ici 10 ou 20 ans (et plus tôt dans certains pays) la limite d’une approche exclusivement fondée sur des objectifs de relèvement progressif de la part des renouvelables dans notre mix électrique. Aujourd’hui, nous achetons l’énergie ainsi produite pour un montant fixe, souvent sur appel d’offres, alors que de plus en plus, sa valeur réelle sera très différente selon les cas : à terme un kilowatt-heure produit un jour de grand soleil pourrait ne rien valoir du tout (puisque nous aurons trop d’énergie) alors que nous aurions grand besoin de trouver des acteurs capables d’augmenter leur production, ou de réduire leur demande, les jours d’hiver sans soleil et sans vent (et donc la priorité sera de rémunérer ces acteurs-là).

Il est souhaitable de continuer à développer les énergies renouvelables, mais il serait également nécessaire dorénavant de consacrer une part significative, et croissante, de nos moyens dans ce domaine pour des expérimentations puis des déploiements de solutions de centrales à batteries, de stockage liquide, de modulation de la demande, bref d’un ensemble de dispositifs qui joueront un rôle aussi important, dans les systèmes électriques de demain, que les unités de production elles-mêmes. De cet équilibre dépendra notre capacité à faire des énergies renouvelables une composante croissante, et à terme dominante de notre mix énergétique… sauf si cela s’avère trop difficile ou trop coûteux, sachant que nous avons une autre option avec le nucléaire qui n’a sans doute pas dit son dernier mot (mais ce sera le sujet d’autres articles).

En définitive, la transition énergétique ne consistera pas seulement à remplacer des centrales à charbon ou à gaz par des centrales solaires ou éoliennes. Cette substitution est nécessaire mais elle conduit par voie de conséquence à repenser entièrement nos systèmes électriques, pour accommoder un fonctionnement totalement différent, reposant sur des énergies intermittentes qui remplacent des énergies à la demande. Et cette révolution-là n’en est qu’à ses débuts.


[1]World Energy Outlook 2018,Agence internationale de l’énergie, pour le taux de pénétration des renouvelables et pour les sources de flexibilité.

[2]Voir par exemple The Switch: How solar, storage and new tech means cheap power for all, Chris Goodall, 2016 pour une étude très complète de cette hypothèse.

[3]Drawdown: The Most Comprehensive Plan Ever Proposed to Reverse Global Warming,Paul Hawken, 2017 pour l’exemple de la Californie et le coût des batteries.

[4]Voir “The Future Cost of Electricity-Based Synthetic Fuels”, Agora Energiewende, 2018.

Le charbon, c’est l’ennemi !

Les émissions de dioxyde de carbone résultent essentiellement de la combustion d’énergies fossiles, c’est-à-dire de pétrole, de gaz, et de charbon. Mais, parce que ces énergies sont utilisées dans une grande variété d’activités (électricité, chauffage, transport, industrie…), il peut être difficile d’identifier des priorités entre toutes les actions qui seraient nécessaires pour réduire significativement nos émissions.

L’une d’entre elles, néanmoins, est incontestable : au niveau mondial, la première marche vers un monde décarboné est de diminuer, le plus rapidement possible, le recours au charbon.

Le charbon représente le tiers de la consommation d’énergie relative aux énergies fossiles (contre 40% pour le pétrole et un peu moins de 30% pour le gaz). Il est utilisé pour fabriquer de l’électricité, pour le chauffage dans certains pays, et pour une grande variété de processus industriels. Par rapport aux deux autres énergies fossiles, il présente deux caractéristiques essentielles.

La première, c’est qu’il est très polluant. S’agissant des émissions de dioxyde de carbone, qui ont le plus d’impact sur le changement climatique, c’est l’énergie la moins efficace : produire une quantité donnée d’électricité avec du charbon génère deux fois plus de dioxyde de carbone qu’avec du gaz naturel.De ce fait, plus de 40% du total mondial des émissions est dû au seul charbon ! Et le charbon est aussi la source d’énergie qui conduit à l’émission du plus grand nombre de particules nocives. On estime ainsi que le charbon coûte sans doute de l’ordre d’un million de vies par an au plan mondial.

La seconde, c’est qu’il est abondant. Si les réserves de pétrole, et dans une moindre mesure de gaz, sont relativement concentrées, en particulier dans les pays du Golfe, il n’en est pas de même pour le charbon : les réserves sont beaucoup plus importantes, et très largement réparties. En particulier, il y a beaucoup de charbon dans des pays comme la Chine et l’Inde, dont la croissance va se poursuivre et qui disposent ainsi d’une source d’énergie peu coûteuse, facile à exploiter, et qui ne pose aucun problème de sécurité d’approvisionnement. En Chine (qui représente la moitié de la consommation mondiale à elle toute seule !), 60% environ de l’électricité est produite aujourd’hui à partir de charbon.

On a ainsi pu estimer que, pour éviter un réchauffement excessif de l’atmosphère, il serait nécessaire de laisser sous terre environ 80% des réserves mondiales de charbon : pour dire les choses autrement, si on continue à exploiter tout le charbon disponible jusqu’à épuisement, nous avons de quoi transformer la planète en fournaise…[1]

Or les choix d’investissement en matière d’installations énergétiques sont extrêmement structurants. Une centrale à charbon construite aujourd’hui va fonctionner pendant 40 ans ou plus. Comme beaucoup de centrales dans les pays émergents asiatiques sont récentes (construites dans les 15 dernières années) elles ont encore une longue durée de vie. Et beaucoup de pays continuent à construire des centrales et en prévoient de nouvelles, notamment la Chine, l’Inde, le Vietnam, la Turquie, l’Indonésie… Au total environ 1500 centrales sont en construction ou programmées dans le monde.[2]

Dans certains pays le charbon cède le pas au gaz, notamment aux Etats-Unis, pour des raisons plus économiques qu’environnementales d’ailleurs, liées à l’exploitation massive du gaz de schiste. Mais au niveau mondial l’effet est bien moindre car les Etats-Unis ont simplement été conduits augmenter leurs exportations (en partie en Europe), exerçant ainsi une pression à la baisse sur les prix mondiaux… qui ont rendu cette énergie plus attractive y compris pour les pays n’en possédant pas.

En France le gouvernement a pris l’engagement de fermer toutes les centrales à charbon d’ici 2022 (il n’y en a plus beaucoup !) Mais en Europe le charbon reste une source d’énergie importante, notamment dans des pays historiquement liés au charbon comme l’Allemagne et la Pologne.Ce n’est pas une fatalité : le Royaume-Uni (berceau de la première révolution industrielle et de l’industrie du charbon) a fermé ses centrales de manière accélérée ces dernières années, parfois en les reconvertissant en centrales à bois. Mais en Allemagne par exemple, le charbon et la lignite représentent encore 45% de la production électrique. C’est le paradoxe de la transition énergétique allemande, l’Energiewende : l’Allemagne est à la fois l’une des pays qui a le plus investi dans les énergies renouvelables, et le champion d’Europe de la consommation de charbon et de lignite. Or la lignite est l’énergie « sale » par excellence, à la fois en termes d’émissions de dioxyde de carbone, de particules fines, et de conséquences sur les paysages et les habitats avec ses grandes mines à ciel ouvert. Une commission a été créée en Allemagne pour examiner ces questions, elle préconise une sortie du charbon à l’horizon 2038.

De manière générale la nécessité stratégique de sortir du charbon pour respecter nos objectifs climatiques, au niveau mondial, est reconnu par un nombre croissant de pays : certains, emmenés par le Royaume-Uni et le Canada, ont constitué la Powering Past Coal Allianceregroupant les États, organisations et entreprises s’engageant dans la transition vers des énergies propres.

Il existe certes une option pour neutraliser les émissions de charbon (ou d’autres centrales, au gaz par exemple) qui serait de prélever et d’enfouir le dioxyde de carbone émis (ce qu’on appelle le captage et de stockage du dioxyde de carbone). Mais cette technique est coûteuse et n’existe pour l’instant que de manière expérimentale. Dans un monde où les énergies renouvelables voient leur prix diminuer rapidement, au point que le solaire est déjà compétitif avec le charbon dans certains pays, il est probable que s’obliger à capter et stocker le dioxyde de carbone produit par les centrales à charbon supprimerait leur rentabilité économique.

Pour sortir du charbon, et comme toujours en matière de transition écologique, les enjeux sociaux sont cruciaux. La fermeture des mines (pour des raisons souvent économiques et non environnementales) a représenté un traumatisme en France comme dans beaucoup de pays, avec la perte simultanée d’emplois, de revenus, d’une identité culturelle, d’une communauté. Mais doit-on considérer pour autant qu’il est préférable de préserver une industrie dangereuse autant pour ceux qui la pratiquent (les accidents dans les mines sont fréquents) que pour le reste de la population (en raison de la pollution), alors que remplacer le charbon par d’autres sources d’énergie créera autant d’emplois nouveaux ?La véritable solution, comme toujours, est de réussir la transition en compensant ceux qui y perdent et en leur offrant de nouvelles opportunités, pas de la repousser le plus longtemps possible.

On a beaucoup commenté sur l’ironie de tenir la dernière conférence sur le climat, la COP24, à Katowice, au cœur du bassin minier de la Silésie, même si le gouvernement polonais a insisté sur le fait qu’il s’agissait justement d’une ville en transition, qui s’est choisie comme slogan « from black to green » (du noir au vert). Dans un monde engagé dans une transition bas carbone, il n’y aura bientôt plus de place pour le charbon.


[1]« The geographical distribution of fossil fuels unused when limiting global warming to 2 °C », Christophe McGlade et Paul Ekins, Nature, 2015.

[2]Unlocking the Inclusive Growth Story of the 21st Century: Accelerating Climate Action in Urgent Times, New Climate Economy, 2018.