Plantons des arbres !

L’intensification des feux en Amazonie, causée au moins en partie par l’attitude du gouvernement Bolsonaro qui préfère l’exploitation économique de la forêt à sa protection, occupe l’actualité. Emmanuel Macron, à juste titre, en a fait un sujet de discussion au G7 de Biarritz.

Le combat contre la déforestation est urgent et indispensable. Il est aussi l’occasion, de manière plus positive, de rappeler que parmi les réponses au changement climatique, l’une est particulièrement simple, efficace, et même réjouissante : planter des arbres.

Les arbres constituent un « puits de carbone », c’est-à-dire qu’ils retirent le carbone de l’atmosphère. Lorsque l’arbre meurt il libère ce carbone, mais dans une forêt vivante les arbres qui meurent sont remplacés par d’autres qui grandissent et donc il y a une quantité significative de carbone qui est définitivement stockée dans la forêt.

Planter des arbres présente d’autres bénéfices. Les forêts représentent un réservoir de biodiversité. Dans les villes, les arbres apportent de la fraîcheur à la fois du fait de l’ombre, et parce que l’eau qui les alimente s’évapore ce qui refroidit l’air ambiant (c’est l’évapotransipiration). Et puis les arbres représentent la nature en ville et nous y sommes tous attachés !

Dans ma commune, à Bourgoin-Jallieu, nous avons fixé comme règle que tout arbre abattu (car parfois nous n’avons pas le choix, pour des raisons de santé ou bien pour des projets d’aménagement) devait être compensé par au moins deux plantations. Finalement nous avons fait mieux puisque le rapport est plutôt de 3 pour 1 dans ce mandat, soit un solde positif de 500 arbres.

A l’échelle planétaire, malheureusement, on observe plutôt le phénomène inverse : bien plus que les plantations d’arbres, c’est la déforestation qui prédomine. En coupant les forêts (pour obtenir du bois, ou pour libérer les terrains pour des activités agricoles ou minières) on transforme des puits de carbone en sources de carbone : le dioxyde de carbone qui avait été emmagasiné par la forêt est relâché dans l’atmosphère et contribue au réchauffement climatique. Globalement, la déforestation représente environ 10% des émissions de gaz à effet de serre, soit autant que le total des émissions de l’Europe !

La situation a même tendance à s’aggraver, comme le montre l’exemple de l’Amazonie. Et, de manière plus générale, le changement climatique lui-même favorise les feux de forêt qui contribuent à leur tour à la déforestation – un cercle vicieux que l’on observe déjà dans beaucoup de régions du monde.

Pourtant, une politique vigoureuse de plantation d’arbres pourrait représenter une réponse globale au problème du changement climatique. Une étude récente[1]s’est basée sur des images satellite pour examiner l’ensemble des terrains qui ne sont pas utilisés pour des usages spécifique (urbanisation, cultures) et qui pourraient être consacrés à des plantations, soit totalement (dans les régions tropicales) soit partiellement (terrains de pâturage). Le résultat est spectaculaire puisqu’il atteint 11% de la surface planétaire, ce qui permettrait potentiellement de planter mille milliards d’arbres – assez pour absorber les deux tiers du dioxyde de carbone déjà émis par l’humanité.

Est-ce qu’il est concevable de consacrer une telle surface à de la reforestation ? En théorie oui, en pratique, et c’est ce que montre l’exploitation des forêts existantes, la pression sur les terres est constante et ne fera que s’accroître dans un monde dont la population grandit et dont le niveau de développement s’élève.

Même les réponses au changement climatique sont potentiellement consommatrices de terre. L’une des principales pistes pour capturer et stocker le carboneconsiste à cultiver des forêts, puis à les brûler pour fabriquer de l’énergie, à récupérer le dioxyde de carbone émis en vue de son stockage, puis à recommencer… Il est difficile de savoir quelle place ces techniques occuperont à l’avenir et il serait certainement utile de les expérimenter à une suffisamment grande échelle pour pouvoir en évaluer la faisabilité. Mais leur déploiement dans des conditions qui permettraient d’avoir un impact planétaire (certains parlent d’une surface comparable à celle de l’Inde…) peut susciter des inquiétudes. Car de telles forêts, entretenues uniquement pour générer du bois à brûler (ou éventuellement utiliser en construction), seraient infiniment moins diverses et moins écologiquement riches que les forêts tropicales que nous sommes en train de perdre de plus en plus vite.

Les arbres, autant que les énergies fossiles, sont la clé de notre future climatique : il y a plus de carbone stocké dans toutes les forêts de la planète que dans toutes les réserves prouvées d’énergies fossiles.[2]La question de savoir si nous allons augmenter, ou continuer de réduire le nombre d’arbres est donc cruciale.

Et dans ce domaine, à la différence de beaucoup d’autres, nous pouvons commencer par des politiques locales. La France, d’ailleurs, a tendance à augmenter ses surfaces forestières. Mais il serait certainement possible d’aller plus loin en modifiant nos réglementations pour favoriser non pas seulement les espaces naturels, mais plus particulièrement les espaces boisés et la reforestation de toutes les zones qui s’y prêtent. Pour pouvoir non seulement s’arrêter sous un arbre en marchant en ville, mais aussi aller se promener en forêt le week-end : que du bonheur.


[1]« Tree planting ‘has mind-blowing potential’ to tackle climate crisis »The Guardian 4 juillet 2019.

[2]« Scientists say halting deforestation ‘just as urgent’ as reducing emissions »The Guardian 4 octobre 2018.

Faut-il réglementer nos assiettes ?

Parmi les secteurs qui génèrent des gaz à effet de serre, l’un des plus importants est l’agriculture. Mais c’est aussi l’un de ceux qui ont reçu le moins d’attention jusqu’ici. Non pas parce qu’il est mal compris – on sait très bien estimer son impact – mais parce qu’il est, sans doute, le plus politiquement délicat, que ce soit vis-à-vis des agriculteurs, ou des consommateurs.

L’agriculture représente plus de 10% du total des émissions de gaz à effet de serre(si l’on considère également l’effet des changements dans l’usage des sols, qui résulte notamment des pratiques agricoles, on arrive à un total de 25%). Toutefois, à la différence de la plupart des autres secteurs, l’impact le plus important ne provient pas du dioxyde de carbone mais de deux autres gaz à effet de serre : le méthane et le protoxyde d’azote. Le méthane provient essentiellement des élevages bovins. Le protoxyde d’azote est lié à la fertilisation des sols, l’azote étant l’un des éléments essentiels des engrais.

L’agriculture est un enjeu crucial par rapport à plusieurs problématiques liées à l’environnement : la protection de la biodiversité, les ressources en eau, le cycle de l’azote, et bien sûr les émissions de gaz à effet de serre. Les trois premières appellent une approche d’ensemble des pratiques agricoles. Mais pour la quatrième, l’émission des gaz à effet de serre et donc l’impact sur le climat, la situation est dans une certaine mesure plus simple : le facteur le plus important étant les émissions de méthane liées aux cultures bovines, la consommation de viande bovine et de produits laitiers est l’un des principaux déterminants.

Il y a deux raisons à cela. La première est que, de manière générale, il est beaucoup moins efficace de produire des calories en cultivant des plantes pour des animaux (ou en leur permettant de les consommer dans des prairies) qu’en cultivant directement des productions végétales pour la consommation humaine. La seconde est que les ruminants décomposent leurs aliments grâce à des procédés extrêmement sophistiqués, faisant intervenir 400 types de microbes, dont certains produisent du méthane : une vraie usine de traitement sur pattes… Résultat : aux États-Unis par exemple, l’élevage de bœuf représente seulement 3% des calories absorbées par les Américains, mais la moitié des émissions du secteur ![1]

De plus, si l’on prend un peu de recul, il faut bien constater l’échec mondial de nos approches agricoles et alimentaires.D’une part parce que 800 millions de personnes dans le monde ne mangent pas à leur faim. Mais aussi parce que, dans les pays les plus développés, les déséquilibres alimentaires ont créé une véritable épidémie d’obésité… et une surconsommation de certaines denrées alimentaires, notamment les protéines !

D’ici la seconde moitié du siècle, la population mondiale devrait atteindre les 10 milliards d’êtres humains. Nourrir cette population de manière soutenable demandera des ajustements majeurs de notre système agricole.Nous devons améliorer la productivité des cultures, pour produire davantage en consommant moins de terres agricoles et en émettant moins de gaz à effet de serre ; et simultanément réduire les gaspillages, qui représentent un tiers du total de la production alimentaire !Cela appelle d’ailleurs des politiques très différentes dans les pays en développement (où les gaspillages sont du côté des producteurs, avec des chaînes de ramassage et de conservation inadéquates) et dans les pays industrialisés (où les gaspillages interviennent plutôt du côté des consommateurs, une grande partie des denrées alimentaires étant jetée par les distributeurs).

Mais cela imposera également de changer notre alimentation, et c’est là que le débat promet d’être vif. Il l’est déjà d’ailleurs, comme en témoigne l’affrontement, à coup de tribunes concurrentes, entre ceux qui réclament un ande et sans poissonet ceux qui fustigent cette initiative au nom de la ande pour des raisons tenant à l’environnement et à la santé n’est guère contestable (s’agissant du bien-être des animaux le débat est plus subjectif et il est aussi possible de modifier les pratiques pour réduire leur souffrance). On peut dire cela sans contester ni le savoir faire des éleveurs et des cuisiniers, et leur dévouement à leur métier, ni l’excellence de la gastronomie française. D’ailleurs réduire notre consommation ne veut pas dire la supprimer (si on ne mange pas de viande le lundi il reste encore six jours dans la semaine) et une moindre consommation peut aller de pair avec le fait de privilégier des produits plus qualitatifs, produits localement.

Au-delà des questions environnementales, il y a la santé publique : un régime avec moins de viande n’est pas seulement meilleur pour l’environnement, il est aussi meilleur pour la santé. Un État qui nous protège – y compris malgré nous – en nous obligeant à porter une ceinture de sécurité ne pourrait-il pas nous encourager à choisir un régime plus sain ?

Mais même en admettant – et c’est pour l’instant loin d’être communément admis – que le gouvernement peut ou doit intervenir dans nos assiettes, pour nous enjoindre, par exemple, de manger moins de viande rouge, quels instruments sont susceptibles d’être mobilisés ? La coercition paraît difficilement envisageable. Une taxe serait probablement plus appropriée mais elle renvoie à des considérations de justice sociale. Si le point d’aboutissement de cette évolution est de faire de la viande de bœuf un luxe que seuls les plus riches pourront se payer – comme cela a pu être le cas par le passé – voire d’instaurer des tickets de rationnement, ou aura plutôt l’impression d’un grand retour en arrière que d’une marche vers le progrès !

Il est clair qu’une évolution de nos pratiques alimentaires devra être culturelle et partagée. Le développement des régimes végétariens ouvre la voie, d’autant qu’il s’accompagne d’initiatives de grands chefs qui s’appuient sur la variété de saveurs offerte par les milliers de légumes et de plantes comestibles. L’éducation au goût, l’information sur les produits, les campagnes de communication ont toutes un rôle à jouer.

L’innovation sera également clé, comme dans tous les domaines. Les aliments à base de plantes sont un marché en pleine croissance, y compris pour remplacer la viande. Les hamburgers végétaux sont de plus en plus populaires et il est probable que de tels produits substitutifs pourraient à terme offrir un triple bénéfice en offrant une nourriture meilleure pour la santé, meilleure pour l’environnement, et moins chère… à condition d’être aussi bons que l’original, ce qui semble en bonne voie. A plus long terme la viande in vitro, développée grâce à l’ingénierie biologique sans utilisation de chair animale, pourrait même apporter une solution technologique (mais sommes-nous prêts à consommer des steaks fabriqués en laboratoire ?)

Pour l’instant, ce n’est pas la tendance mondiale : la consommation de viande augmente de 3% chaque année.[2]Les milliards d’êtres humains qui, dans le monde, aspirent à atteindre notre niveau de développement, n’accepteront pas plus que nous des interdictions sur les aliments qui leur sont offerts. Or, si toute la planète rejoint le niveau de consommation de viande d’un pays comme les États-Unis, sans changement des pratiques agricoles, cela pourrait théoriquement suffire à entraîner un réchauffement très excessif de la planète même si l’on arrivait à supprimer toutes les autres sources d’émissions ! A un moment donné, nous devrons évoluer. Et si grâce à cela nous vivons plus longtemps en bonne santé, tant mieux !


[1]Creating a Sustainable Food FutureWorld Resources Institute, 2018.

[2]« Why people in rich countries are eating more vegan food »The Economist,13 octobre 2018.