Faut-il réglementer nos assiettes ?

Parmi les secteurs qui génèrent des gaz à effet de serre, l’un des plus importants est l’agriculture. Mais c’est aussi l’un de ceux qui ont reçu le moins d’attention jusqu’ici. Non pas parce qu’il est mal compris – on sait très bien estimer son impact – mais parce qu’il est, sans doute, le plus politiquement délicat, que ce soit vis-à-vis des agriculteurs, ou des consommateurs.

L’agriculture représente plus de 10% du total des émissions de gaz à effet de serre(si l’on considère également l’effet des changements dans l’usage des sols, qui résulte notamment des pratiques agricoles, on arrive à un total de 25%). Toutefois, à la différence de la plupart des autres secteurs, l’impact le plus important ne provient pas du dioxyde de carbone mais de deux autres gaz à effet de serre : le méthane et le protoxyde d’azote. Le méthane provient essentiellement des élevages bovins. Le protoxyde d’azote est lié à la fertilisation des sols, l’azote étant l’un des éléments essentiels des engrais.

L’agriculture est un enjeu crucial par rapport à plusieurs problématiques liées à l’environnement : la protection de la biodiversité, les ressources en eau, le cycle de l’azote, et bien sûr les émissions de gaz à effet de serre. Les trois premières appellent une approche d’ensemble des pratiques agricoles. Mais pour la quatrième, l’émission des gaz à effet de serre et donc l’impact sur le climat, la situation est dans une certaine mesure plus simple : le facteur le plus important étant les émissions de méthane liées aux cultures bovines, la consommation de viande bovine et de produits laitiers est l’un des principaux déterminants.

Il y a deux raisons à cela. La première est que, de manière générale, il est beaucoup moins efficace de produire des calories en cultivant des plantes pour des animaux (ou en leur permettant de les consommer dans des prairies) qu’en cultivant directement des productions végétales pour la consommation humaine. La seconde est que les ruminants décomposent leurs aliments grâce à des procédés extrêmement sophistiqués, faisant intervenir 400 types de microbes, dont certains produisent du méthane : une vraie usine de traitement sur pattes… Résultat : aux États-Unis par exemple, l’élevage de bœuf représente seulement 3% des calories absorbées par les Américains, mais la moitié des émissions du secteur ![1]

De plus, si l’on prend un peu de recul, il faut bien constater l’échec mondial de nos approches agricoles et alimentaires.D’une part parce que 800 millions de personnes dans le monde ne mangent pas à leur faim. Mais aussi parce que, dans les pays les plus développés, les déséquilibres alimentaires ont créé une véritable épidémie d’obésité… et une surconsommation de certaines denrées alimentaires, notamment les protéines !

D’ici la seconde moitié du siècle, la population mondiale devrait atteindre les 10 milliards d’êtres humains. Nourrir cette population de manière soutenable demandera des ajustements majeurs de notre système agricole.Nous devons améliorer la productivité des cultures, pour produire davantage en consommant moins de terres agricoles et en émettant moins de gaz à effet de serre ; et simultanément réduire les gaspillages, qui représentent un tiers du total de la production alimentaire !Cela appelle d’ailleurs des politiques très différentes dans les pays en développement (où les gaspillages sont du côté des producteurs, avec des chaînes de ramassage et de conservation inadéquates) et dans les pays industrialisés (où les gaspillages interviennent plutôt du côté des consommateurs, une grande partie des denrées alimentaires étant jetée par les distributeurs).

Mais cela imposera également de changer notre alimentation, et c’est là que le débat promet d’être vif. Il l’est déjà d’ailleurs, comme en témoigne l’affrontement, à coup de tribunes concurrentes, entre ceux qui réclament un ande et sans poissonet ceux qui fustigent cette initiative au nom de la ande pour des raisons tenant à l’environnement et à la santé n’est guère contestable (s’agissant du bien-être des animaux le débat est plus subjectif et il est aussi possible de modifier les pratiques pour réduire leur souffrance). On peut dire cela sans contester ni le savoir faire des éleveurs et des cuisiniers, et leur dévouement à leur métier, ni l’excellence de la gastronomie française. D’ailleurs réduire notre consommation ne veut pas dire la supprimer (si on ne mange pas de viande le lundi il reste encore six jours dans la semaine) et une moindre consommation peut aller de pair avec le fait de privilégier des produits plus qualitatifs, produits localement.

Au-delà des questions environnementales, il y a la santé publique : un régime avec moins de viande n’est pas seulement meilleur pour l’environnement, il est aussi meilleur pour la santé. Un État qui nous protège – y compris malgré nous – en nous obligeant à porter une ceinture de sécurité ne pourrait-il pas nous encourager à choisir un régime plus sain ?

Mais même en admettant – et c’est pour l’instant loin d’être communément admis – que le gouvernement peut ou doit intervenir dans nos assiettes, pour nous enjoindre, par exemple, de manger moins de viande rouge, quels instruments sont susceptibles d’être mobilisés ? La coercition paraît difficilement envisageable. Une taxe serait probablement plus appropriée mais elle renvoie à des considérations de justice sociale. Si le point d’aboutissement de cette évolution est de faire de la viande de bœuf un luxe que seuls les plus riches pourront se payer – comme cela a pu être le cas par le passé – voire d’instaurer des tickets de rationnement, ou aura plutôt l’impression d’un grand retour en arrière que d’une marche vers le progrès !

Il est clair qu’une évolution de nos pratiques alimentaires devra être culturelle et partagée. Le développement des régimes végétariens ouvre la voie, d’autant qu’il s’accompagne d’initiatives de grands chefs qui s’appuient sur la variété de saveurs offerte par les milliers de légumes et de plantes comestibles. L’éducation au goût, l’information sur les produits, les campagnes de communication ont toutes un rôle à jouer.

L’innovation sera également clé, comme dans tous les domaines. Les aliments à base de plantes sont un marché en pleine croissance, y compris pour remplacer la viande. Les hamburgers végétaux sont de plus en plus populaires et il est probable que de tels produits substitutifs pourraient à terme offrir un triple bénéfice en offrant une nourriture meilleure pour la santé, meilleure pour l’environnement, et moins chère… à condition d’être aussi bons que l’original, ce qui semble en bonne voie. A plus long terme la viande in vitro, développée grâce à l’ingénierie biologique sans utilisation de chair animale, pourrait même apporter une solution technologique (mais sommes-nous prêts à consommer des steaks fabriqués en laboratoire ?)

Pour l’instant, ce n’est pas la tendance mondiale : la consommation de viande augmente de 3% chaque année.[2]Les milliards d’êtres humains qui, dans le monde, aspirent à atteindre notre niveau de développement, n’accepteront pas plus que nous des interdictions sur les aliments qui leur sont offerts. Or, si toute la planète rejoint le niveau de consommation de viande d’un pays comme les États-Unis, sans changement des pratiques agricoles, cela pourrait théoriquement suffire à entraîner un réchauffement très excessif de la planète même si l’on arrivait à supprimer toutes les autres sources d’émissions ! A un moment donné, nous devrons évoluer. Et si grâce à cela nous vivons plus longtemps en bonne santé, tant mieux !


[1]Creating a Sustainable Food FutureWorld Resources Institute, 2018.

[2]« Why people in rich countries are eating more vegan food »The Economist,13 octobre 2018.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *