Le changement climatique, une question d’horizon

Lutter contre le changement climatique est difficile, pour beaucoup de raisons : la dispersion des sources d’émissions (des millions d’industries, des milliards d’individus, dans tous les pays du monde), leur caractère peu perceptible, l’absence de solution évidente ou facile. Mais en réalité la plus grande difficulté est celle de l’horizon : l’horizon de notre action, l’horizon des conséquences de notre action, et l’horizon des changements climatiques à venir.

Le principal gaz à effet de serre issu de l’activité humaine est le dioxyde de carbone et cette pollution – car c’en est une – est différente de la plupart des pollutions auxquelles nous sommes habitués, parce que le carbone ne disparaît pas naturellement. Les pollutions de l’air (les particules fines par exemple, qui entraînent des milliers de morts par an) ou de l’eau sont généralement à durée de vie limitée : si on arrête la pollution, elles sont évacuées au bout de quelques mois ou quelques années et ne représentent plus un risque pour la santé.

Le dioxyde de carbone que nous rejetons dans l’atmosphère a quant à lui une durée de vie beaucoup plus longue, de l’ordre de plusieurs siècles ou plusieurs millénaires.En fait, ce carbone qui a été libéré va contribuer à ce qu’on appelle le « cycle du carbone » : si l’on considère une particule de carbone donnée, elle va sans doute voyager (elle pourra être absorbée par une plante, puis relâchée lorsque cette plante meurt et se décompose, par exemple) mais elle ne sera définitivement retirée du cycle que lorsqu’elle aura été stockée durablement… comme le sont les énergies fossiles aujourd’hui (elles-mêmes le produit de plantes comprimées dans le sous-sol pendant des centaines de millions d’années).

Par ailleurs, l’une des caractéristiques du réchauffement climatique est que tous les modèles aboutissent à un résultat relativement simple – même s’il s’agit d’un processus très complexe : in fine, la température de la planète dépend directement de la quantité totale de gaz à effet de serre (et donc en particulier de dioxyde de carbone) dans l’atmosphère. Pour l’instant, les émissions continuent à augmenter et l’objectif est évidemment de les réduire. Mais cela ne suffira pas, et même les diviser par 2 ou 3 (ce qui sera très difficile) ne sera pas suffisant pour que le réchauffement cesse. Pour cela, il faut parvenir à zéro émissions nettes, d’où les engagements qui portent aujourd’hui sur la « neutralité carbone » (ne pas émettre plus de carbone que ce que la planète est capable d’absorber).

En réunissant ces deux observations, on comprend la spécificité de cette pollution. Nos actions n’influent pas seulement sur les prochaines années ou les prochaines décennies. Chaque tonne de dioxyde de carbone que nous rejetons va contribuer, pendant des siècles, à une augmentation de la concentration de ce gaz dans l’atmosphère. Chaque litre de pétrole que nous brûlons pour une satisfaction passagère (un trajet en voiture par exemple) contribuera à une élévation de température que l’on peut considérer comme permanente puisqu’elle frappera des dizaines de générations après nous.[1]

Une autre spécificité du réchauffement climatique est que 90% de la chaleur générée par les gaz à effet de serre est en fait absorbée par les océans. L’océan est véritablement le radiateur de la planète : c’est lui que nous chauffons, et ensuite c’est lui qui régule la température en diffusant progressivement cette chaleur. C’est notamment cela qui explique l’inertie de la température de la planète. Même si nous arrêtions toutes nos émissions demain matin (ce qui est peu probable…) la planète se réchaufferait de presque 0,5° avant de parvenir à un équilibre. De plus, à des niveaux de température supérieurs, il est vraisemblable que d’autres mécanismes accroîtront le réchauffement du fait de la réaction du « système Terre », même après la fin des émissions.

Ainsi, nous générons des émissions, elles s’accumulent dans l’atmosphère, qui se réchauffe progressivement et avec retard. Notre consommation d’énergies fossiles aujourd’hui prépare des conséquences qui se révèleront progressivement, et qui dureront presque indéfiniment.

L’échelle de temps est donc, au minimum, de décennies. Lorsque l’on regarde les impacts (sur la chaleur ou les précipitations par exemple), on constate que l’évolution de nos émissions, selon que nous continuons comme aujourd’hui ou au contraire que nous les réduisons rapidement, a une influence modérée sur l’évolution du climat d’ici la moitié du siècle environ : d’une certaine manière, les conséquences à cet horizon découlent pour l’essentiel de nos émissions passées et sont déjà déterminées en grande partie. Mais pour la seconde moitié du siècle, les différences sont considérables entre les états de la Terre dans des scénarios à faibles ou fortes émissions.

Dans certains cas, c’est en siècles qu’il faut raisonner. L’une des manifestations importantes du changement climatique est la montée des eaux. Par le passé celle-ci était principalement due à l’expansion thermique des océans : l’eau plus chaude prend plus de place (la plupart des corps occupent plus de place lorsqu’ils se réchauffent : ce phénomène, appelé dilatation thermique, est bien connu en physique même s’il est imperceptible). Mais, dorénavant, un autre phénomène a un impact beaucoup plus important : la fonte des grandes couches de glace qui se trouvent au Groenland et en Antarctique. Celle-ci a commencé mais il s’agit d’une évolution lente qui prendra des siècles. Par conséquent, nos actions d’aujourd’hui vont lancer un processus progressif de fonte massive, progressif, mais sans doute irréversible – pour le Groenland comme pour l’Antarctique et en particulier l’Antarctique de l’ouest, au-delà d’une certaine température (que nous ne connaissons pas précisément mais qui n’est sans doute pas très éloignée) celle-ci ira nécessairement à son terme.

Or l’hypothèse haute de montée des eaux d’ici 2100 était jusqu’à il y a quelques années de 1 mètre, ce qui aura des conséquences majeures pour les villes côtières. Mais la fonte intégrale du Groenland, qui pourrait intervenir à des échelles de temps beaucoup plus longues (des siècles ou des millénaires), représenterait une montée des eaux de 7 mètres. En y ajoutant la totalité de l’Antarctique de l’ouest on pourrait atteindre 10 mètres environ. Et nous sommes, peut-être, en passe de franchir les seuils au-delà desquels ces élévations seront forcémentatteintes.

Ce sont ces horizons emboîtés qui caractérisent le changement climatique, et qui en font un défi particulier. Nous avons du mal à percevoir un danger qui, pour l’essentiel, se matérialisera dans des décennies voire des siècles (même si bien sûr il y a dès aujourd’hui des conséquences très visibles du changement climatique). Et il est difficile d’exiger des efforts aujourd’hui pour des objectifs lointains, comme en témoigne l’un des slogans des « gilets jaunes » : « on nous parle de fin du monde mais on n’arrive pas à assurer nos fins de mois ».

Même les projections liées au rapport coûts-bénéfices de la transition sont, de ce fait, sujets à une grande marge d’interprétation. En général les projections à long terme incluent un taux d’actualisation (un euro dans 50 ans « vaut » moins qu’un euro maintenant) et, avec un taux d’actualisation élevé, on peut arriver à la conclusion que des efforts trop importants aujourd’hui ne seraient pas « rentables » car procurant des bénéfices trop lointains. Mais cela revient aussi, d’une certaine manière, à considérer que les vies de nos enfants ou de nos petits enfants « valent » moins que les nôtres, ce qui est pour le moins contestable. Si l’on adopte une approche différente en tenant davantage compte des besoins des générations futures alors il n’y a pas de doute que le coût du changement, pour réduire nos émissions, est très inférieur au coût du changement climatique lui-même, si nous continuons comme aujourd’hui.[2]

C’est la question centrale du changement climatique, et sans doute de notre époque. Notre responsabilité envers les générations futures, c’est certainement de leur laisser une planète qui reste fondamentalement favorable à la vie. C’est pour cela qu’il faut réduire nos émissions.


[1]Bien sûr ceci n’est pas exactement vrai si l’on considère la possibilité de retirer du dioxyde de carbone de l’atmosphère et de le stocker (capture et stockage du carbone) mais celle-ci se heurte à des difficultés économiques et techniques importantes : voir la description de la géo-ingénierie dans la FAQ.

[2]Pour une discussion sur ce point, voir